La 12e étape du Tour de France illustre parfaitement l’importance de la tactique. La différence s’est faite tactiquement. Marc Hirschi (SUN), le vainqueur du jour, était très fort, pourtant il n’a pas fait la différence sur le physique. Il a gagné parce que, parfaitement aidé par ses équipiers, il a attaqué quand il le fallait et de la bonne manière pour exploiter aux mieux ses capacités. D’autres comme Julian Alaphilippe (DQT) ou les leaders de CCC avaient certainement les moyens de l’emporter, seulement ils ont commis des erreurs stratégiques rédhibitoires.

Etape 12

  • Etape 12 : Marc et son territoire.

De Chauvigny à Sarran, 218km.
Abandon : Ilnur Zakarin (CCC)

Cette étape très vallonnée (plus de 4000m de dénivelé positif), la plus longue de cette édition (la seule de plus de 200km, une première dans l’Histoire du Tour), correspondait parfaitement aux qualités des nombreux baroudeurs, rouleurs et puncheurs présents au sein du peloton qui, jusqu’ici, ont été assez peu servis. Le dernier quart de l’étape, avec une côte de 3e catégorie puis une difficulté assez violente qualifiée de mur par ceux qui la connaissent (2e C.), devait dans tous les cas empêcher les sprinteurs de passer. Raison pour laquelle on n’allait probablement pas trouver beaucoup d’équipes pour contrôler la course une fois l’échappée lancée.

A midi, heure du départ réel, les attaques ont fusé. Les premières avaient très peu de chances d’être la bonne car énormément de coureurs voulaient en être. Sans parler du sprint intermédiaire placé après 50km susceptible d’influer sur le comportement de certaines formations.

Sans surprise, on a vu tous les clients habituels tenter leur chance, notamment Thomas De Gendt (LTS). On attendait une énorme guerre sur une route très large. Pourtant, après 9km, le peloton a fait barrage, laissant partir un quatuor hispano-germanique : Imanol Erviti (MOV), Luis Leon Sanchez (AST), Nils Politt (ISN) et Maximillian Walscheid (NTT). Seul Sanchez faisait figure de vainqueur potentiel pour cette étape.

Ils avaient une trentaine de secondes d’avance au moment où une petite chute a ralenti une partie du peloton. A priori, pas de dégât pour les coureurs impliqués dont – encore – Alexey Lutsenko (AST), José Joaquin Rojas (MOV) et Guillaume Martin (COF), mais aussi Niccolo Bonifazzio (TDE) et d’autres. Manifestement, la plupart a mis pied à terre sans réellement tomber.

En tête du peloton, on a enfin relancé, c’est reparti de plus belle. Peter Sagan (BOH) tentait de faire partie de la contre-attaque, il était marqué au cuissard par Sam Bennett (DQT), bien décidé à défendre son maillot vert. Les Sunweb se montraient très actif, on a commencé à voir Julian Alaphilippe et les formations françaises. Sur ces longues routes très droites bien qu’absolument pas plates, les hommes de tête restaient en point de mire. Sagan insistait beaucoup, il était trop surveillé pour s’échapper.

L’écart, passé sous les 20 secondes, est remonté, il s’approchait doucement de la minute. Il était temps de réagir pour de bon en formant un groupe suffisamment costaud pour revenir sur le quatuor de gros rouleurs à l’entente parfaite. Plusieurs tentatives ont échoué. Mathieu Burgaudeau (TDE) a attendu un peu devant le peloton de recevoir du renfort, Kasper Asgreen (DQT) l’a rejoint, il en fallait d’autres. Pas de volontaire, il leur a fallu continuer sans. Ils ont bien collaboré avant la mise en route de la Bora-Hansgrohe, décidée à contrôler la course. A défaut de reprendre du temps au quatuor, ils larguaient le peloton. Ça s’est longtemps stabilisé.

Au sprint intermédiaire, que Politt a aisément remporté en accélérant (la prime de 1500 euros pour la cagnotte de l’équipe vaut le petit effort), le duo de contre-attaque comptait toujours sa grosse minute de retard. Le peloton pointait à environ 2 minutes. Bennett et Sagan étaient très motivés, mais on a vu exactement le même scénario que d’habitude : Michael Morkov lance le sprint de Bennett sans se relever de façon à s’intercaler devant Sagan. Soit un écart accru de 2 points au lieu d’un au classement du maillot vert.

La Bora-Hansgrohe a continué à contrôler, pensant pouvoir jouer sa carte dans le final. Sagan espérait sans doute passer le Suc au May (2e C.), difficulté aussi terrible que méconnue. Une longue bataille s’annonçait. Raison pour laquelle en tête de la course on a levé le pied pour laisser le duo rentrer. Le sextette a conservé entre 1’30 et 2’ de marge pendant de très nombreux kilomètres, puis cette avance s’est accrue (2’45) quand le peloton a fait sa petite pause. Sans être à fond, on n’amusait pas le terrain au sein du groupe échappé. On faisait tout ça pour rien. Le vainqueur de l’étape se trouvait à l’évidence à l’arrière, au sein de cette longue file de coureurs. Après plus de 90km de course, on avait seulement passé la partie "facile" de l’étape.

Ilnur Zakarin a profité du ravitaillement pour mettre pied à terre et monter dans sa voiture. Il s’est cassé une côte avant le départ réel de mercredi, a tout de même terminé l’étape et essayé de continuer. Trop difficile.

Nouveauté par la suite, les CCC ont décidé de venir prêter main forte aux Bora-Hansgrohe. Il restait… 120 bornes. Manifestement, Greg Van Avermaet et/ou Matteo Trentin entretenai(en)t des ambitions.

La première côte du jour (4e C., courte mais très pentue) a déjà fait couiner Politt, obligé de s’employer pour revenir dans les roues. Burgaudeau s’y est emparé du seul point distribué sans combattre. Le peloton y a adopté une allure moindre, permettant aux échappés d’obtenir leur avance la plus conséquente depuis le début, environ 3’. Elle a retrouvé sa dimension habituelle par la suite. R.A.S. dans la 2e difficulté (4e C.), où Burgaudeau a glané un second point.

En tête de peloton, une nouvelle équipe se préparait à passer à l’action, la Sunweb. Les échappés le savaient, la fin de la récréation allait finir par sonner. Politt a mis une petite attaque, puis Asgreen a contré. On se disputait sans doute plus le prix de la combativité qu’autre chose. Ça se battait bien, mais avec moins de 30 secondes de marge à 50 bornes de l’arrivée. Erviti et Asgreen ont pu tenir un peu plus longtemps que les autres, repris un à un.

Bora-Hansgrohe en a remis une couche pour commencer à faire le ménage au sein du peloton. Provoquant bien sûr la disparition de Sam Bennett. Peter Sagan allait-il passer les deux difficultés avec les meilleurs ?

La Côte de la Croix du Pey (3e C.) marquait le début de cette dernière partie d’étape réellement difficile. La Jumbo-Visma et la Bora-Hansgrohe roulaient chacune d’un côté de la route. Tiesj Benoot et Soren Kragh Andersen (SUN) sont ressortis ensemble pour reprendre les deux derniers survivants de l’échappée puis les lâcher. Un homme est parvenu à les rejoindre, Marc Soler (MOV). Maximillian Schachmann (BOH), Bob Jungels (DQT), Marc Hirschi (SUN) et Alessandro De Marchi (CCC) puis Quentin Pasher (BVC) et Alexey Lutsenko sont ressortis, donnant encore des idées à d’autres. Jasper Stuyven (TFS), Pierre Rolland (BVC), Jésus Herrada (COF), Sébastien Reichenbach (GFC)… Kenny Elissonde (TFS) à son tour, j’ai aussi vu Nicolas Roche (SUN) et Dries Devenyns (DQT), Lennard Kämna (BOH), Pello Bilbao (TBM). Hugo Houle (AST) a aussi dû se pointer. Il y en avait partout !

Ça allait très vite, il était très difficile de suivre le rythme, Sagan avait présagé de ses forces, il peinait à accrocher les dernières places du peloton. En tête, on se faisait toujours la guerre, Soler s’est isolé en tête avant le sommet, les chasseurs, presque tous regroupés quelques dizaines de mètres devant le peloton. Les Sunweb travaillaient pour Hirschi, ils ont attendu son retour et se retrouvaient donc à 3 sur les 6 du premier groupe avec Pacher, Soler et Schachmann. De Marchi et Lutsenko restaient ensemble, puis le gros groupe de contre-attaque. Les CCC ont dû réagir en tête de peloton car De Marchi n’était pas une carte forte dans ce jeu. Le duo s’est fait rattraper par les poursuivants (une quinzaine d’hommes en tout).

Les écarts restaient mesurés, environ 20 secondes entre chacun des 3 échelons de la course dans la grande descente avant le pied du terrible Suc au May (2e C. et point bonus) et ses pentes folles. Les hommes intercalés pouvaient aussi servir de point d’appui pour des garçons encore dans le peloton, mais seulement à condition de ne pas être trop loin. Jungels envoyait tout ce qu’il avait, a priori pour garder Devenyns au frais pour aider Julian Alaphilippe. La route était étroite, pas facile de remonter le peloton dans ces conditions, Alejandro Valverde (MOV) en a fait la douloureuse expérience après une crevaison.

Dans la montée, Pacher s’accrochait avec beaucoup de difficultés, les Sunweb roulaient vraiment très fort. Quand Benoot s’est garé, Soler a accéléré, Hirschi a dû faire l’effort seul pour recoller. Il a alors posé une mine afin de fuir seul. Quelle impression ! Il volait ! Soler et Schachmann restaient intercalés en espérant que le Suisse coince. Ils devaient garder espoir en constatant la tendance d’Hirschi à beaucoup regarder derrière lui. Le peloton ne reprenait rien, il lâchait même encore des secondes. Il escaladait un véritable un mur ! Alaphilippe a fini par sortir, mais trop tard (on ne l’a pas vu, le nouveau réalisateur de France Télévisions n’a pas le sens de la course, on le déplore tous les jours). Il a récupéré Devenyns pour essayer de se lancer. D’autres ont pu s’accrocher à leurs roues. Hirschi n’avait pas encore une avance folle, néanmoins, avec ses qualités de descendeur, il pouvait résister.

Kragh Andersen a été repris par le groupe formé de Devenyns, Alaphilippe, Pacher, Rolland, Reichenbach et Herrada. Il restait encore Soler et Schachmann à rattraper avant d’espérer rejoindre le soliste magnifique. Un petit groupe est parvenu à recoller à celui d’Alaphilippe, preuve que la contre-attaque n’était pas hyper efficace. Plus de 40 secondes au sommet, ça semblait presque déjà plié.

La descente, pas très large, était dangereuse, d’autant que l’ombre des arbres faisait beaucoup varier la visibilité. Hirschi prenait énormément de risques, il était souvent à la limite. Il le fallait. Seulement sa limite n’est pas cette du commun des mortels. Il est à très l’aise quand ça monte et extrêmement à l’aise quand ça descend. Sur ce terrain, il ne faut pas le laisser s’en-aller, on ne le rattrape pas. Le duo n’avait aucune chance de revenir, il perdait du terrain. Idem pour le gros contre, relégué à près d’une minute. La tentative d’Alaphilippe de ressortir seul semblait vouée à l’échec. Il aurait mieux fait de garder ses forces pour la prochaine étape. La réaction de Bilbao et Herrada puis d’autres piégés ne changeait rien à la donne, le vainqueur se trouvait à l’avant. A priori, il était Suisse, sauf improbable défaillance et retour du duo.

Quid du peloton dans tout ça ? OSEF. Oui, on n’y jouait rien, donc on se contentait de rouler – vite – pour ne pas prendre de risque, peut-être aussi pour ne pas prendre d’éclat (le classement par équipes devait être un enjeu pour certaines formations).

Alaphilippe relançait régulièrement, il était relayé mais pas assez. Suffisamment toutefois pour rattraper le duo. Avec une entente parfaite, rattraper 50" par rapport à un homme seul en 10 bornes avec des parties difficiles (ça montait encore beaucoup, notamment sur les 4 ou 5 derniers kilomètres) rentrait dans le domaine du possible. Cette entente n’existait pas, trop de coureurs sautaient les relais. Ça avançait par à-coups avec une multiplication d’attaques, de relances, de temps morts. On aura tout de même eu droit à «l’attaque de Pierre Rolland !» Les deux Sunweb encore présents faisaient de leur mieux pour empêcher toute entente, pour amener tout le monde sur chaque attaque. On néglige trop souvent cet aspect du travail d’équipier. Les deux B&B Hôtels-Vital Concept se montraient extrêmement offensifs. Rolland a fini par s’isoler, suivi par un Sunweb. Alaphilippe est revenu puis a voulu y aller seul, cette fois ça a mis un peu plus de temps pour revenir. Il restait plus de 4km de faux-plat montant. On se regardait trop au lieu de s’entendre. Ça ne pouvait pas fonctionner. Enterrement de première classe. On se jouait encore les places d’honneur. Alaphilippe n’a même pas pu se mêler à cette lutte, il a eu une panne (pas mécanique d’après ses dires, ça ressemblait pourtant furieusement à un problème matériel). Rolland en a remis une pour jouer la 2e place sur l’étape qui rendait hommage à Raymond Poulidor… Ça se tente. En effet, je ne l’ai pas signalé mais le parcours du jour passait à Saint-Léonard-de-Noblat, la ville de "Poupou", décédé fin 2019, l’occasion de lui rendre de nombreux hommages et de fêter son héritage.

La ligne d’arrivée se situait à proximité du musée de la Présidence de Jacques Chirac, dont Sarran était le fief, lui aussi décédé ces derniers mois. A 50km de l’arrivée, on a pu admirer un portrait gigantesque (240mx160m) de l’ancien «président de TOUS les Français… TOUS, les Français… TOUS les Français…», visible seulement du ciel a été conçu dans des champs à partir de matériaux naturels. Impressionnant ! Chirac_vous_salue.jpg

3e à Nice, 2e à Laruns, Hirschi a triomphé à Sarran en ayant encore impressionné tout le monde. Cette fois, il n’a pas manqué d’expérience, il a été parfait tactiquement grâce à son équipe. Non seulement il a été remarquablement mis en orbite par ses équipiers, mais il a été bien drivé par sa direction sportif. Ce «gran’gran’ numéro» est un coup de force individuel autant qu’un merveilleux coup tactique. Alaphilippe, qui avait une pancarte dans le dos, a mal joué le coup. Tout comme la CCC. Tout le monde s’attendait à ce qu’Hirschi tente sa chance, il avait lui aussi une barre de néons au-dessus de la tête, pourtant quand la Sunweb s’est mise en ordre de marche dans la Croix de Pey, ni Alaphilippe, ni Van Avermaet, ni aucun gros puncheur n’y a prêté attention. Ils avaient leur plan tactique : envoyer du monde en éclaireur pour essayer de faire la différence dans le Suc au May. C’était trop tard, il fallait se réveiller beaucoup plus tôt. En anglais, il existe une expression : rise with the sun. On pourrait la traduire par se lever avec le soleil En l’occurrence, il fallait attaquer avec la Sunweb au lieu d’attendre. Hirschi aurait peut-être gagné malgré tout, peut-être était-il réellement le plus fort, on ne le saura jamais car Alaphilippe a commis l’erreur de ne pas s’adapter. Il fallait faire du marquage sur le dossard 204. Hirschi mérite ce succès, son tout premier chez les pros après ses ravages chez les jeunes (on le rappelle, il a été champion du monde et d’Europe espoirs), il anime la course depuis le début, ses offensives sont tranchantes, osées, ça devait se finir par une victoire. Peut-être y en aura-t-il d’autres. Elu combatif du jour, il ressemble à un favori pour le titre de super-combatif du Tour. Attention à lui pour le maillot à pois, il est revenu à 5pts de Benoît Cosnefroy et à égalité avec Nans Peters.

Rolland s’est détaché pour finir en solitaire à la 2e place. Le reste de l’échappée a joué le sprint, Kragh Andersen 3e, Pacher 4e. 2 Sunweb et 2 B&B dans le top 4. Deux équipes très offensives, la formation française fait honneur à son invitation. Herrada, Schachmann, Houle, Reichenbach, Elissonde et Roche ont franchi la ligne dans cet ordre dans le sillage de Pacher. 2’30 après la victoire d’Hirschi, Sagan a réglé le peloton pour décrocher les 4 points de la 13e place. Il en a donc repris 2 à Sam Bennett sur la journée pour le maillot vert. Youpi !

Le résumé.

La fin de l’étape…

Demain, arrivée au Puy Mary… Attention aux yeux !… Et attention aux jambes ! Ça va piquer !