Dès la première étape, Groupama-FDJ se retrouvait handicapée par des chutes auxquelles elle ne pouvait rien, néanmoins, le 2e jour, Alaphilippe doublait victoire d’étape et maillot jaune. Lors des jours suivants, tout allait à peu près bien, les Français étaient présents au général, Benoît Cosnefroy (ALM) a pris le maillot à pois et l’a conservé. Seulement, progressivement, la dynamique s’est enrayée, c’est devenu catastrophique. Hormis la victoire décrochée à Loudenvielle par Nans Peters (ALM), tout est allé de travers. Alaphilippe a perdu son maillot sur une pénalité consécutive à une boulette de son équipe, Pinot a perdu pied au général à cause des séquelles de sa chute, Bardet dans les Pyrénées, puis Martin et Barguil en Charente-Maritime sont tombés sans réellement être responsables de ces accidents…

Lors de ce 2e vendredi, 13e étape du Tour de France 2020, on a vécu la Bérézina. Un mélange de poisse, de conséquences de la poisse passée, de niveau insuffisant – qui peut en partie s’expliquer par un désavantage compétitif lié à la période de confinement – et de fébrilité dans le domaine de la stratégie de course.

Etape 13

  • Etape 13 : et tout s’effondra un 11 septembre.

De Châtel-Guyon au Puy Mary, 191,5km.
Abandon : Bauke Mollema (TFS), chute, multiples fractures.

Le massif central, à défaut d’être très élevé, peut s’avérer très difficile à franchir. Un dénivelé positif supérieur à 4000m[1] réparti sur tout le parcours avec 7 ascensions répertoriées, un début d’étape très costaud, une fin d’étape absolument terrible (11 à 15% sur les 2 ou 3 derniers kilomètres).

Pas de doute, ça allait attaquer de suite et sortir à la pédale. David Gaudu (GFC) se tenait prêt à côté de la voiture de direction de course. Il a attaqué avec Krists Neilands (ISN) dès le départ réel donné. Bien sûr, ça relançait dans tous les sens.

Avec 36pts à distribuer au classement de la montagne, le maillot à pois risquait de changer d’épaules. Benoit Cosnefroy (ALM) se devait de le défendre, il est donc sorti, accompagné par Rémi Cavagna (DQT), régional de l’étape, Tejay Van Garderen (EF1), Niccolo Bonifazzio (TDE), Nils Politt (ISN) et Simon Geschke (CCC). Ils formaient un quintette capable de résister au moins quelques minutes devant le peloton. Certaines équipes voulaient absolument mettre quelqu’un dans l’échappée, en particulier la Groupama-FDJ. L’échappée du jour susceptible d’aller au bout allait certainement mettre encore quelques kilomètres à se former.

Un contre avec Dan Martin (ISN), Julian Alaphilippe (DQT), Alessandro De Marchi (CCC) et Lukas Pöstlberger (BOH) semblait bien parti pour rejoindre la tête. Le coéquipier de Peter Sagan (BOH) s’est relevé sur consigne de sa voiture pour venir chercher son leader en tête de peloton. Le Slovaque était décidé à prendre l’échappée. A l’avant, on a fait la jonction – et perdu Politt. Alaphilippe a relancé en voyant que l’avant du peloton se rapprochait. Cosnefroy, Cavagna, les 2 puis un seul CCC (Geschke) et D. Martin ont pu le suivre.

En tête de peloton, on essayait encore de s’arracher à l’image d’Esteban Chaves (MTS), suivi notamment par Sébastien Reichenbach et Rudy Molard (GFC). Ça relançait de partout, une cassure s’est produite entre les candidats à l’échappée et les membres du peloton pas décidés à partir à l’aventure. Sans parler des sprinteurs, déjà lâchés. On assistait au beau chantier attendu.

Les 5 hommes de tête roulaient fort, on sentait déjà Cosnefroy à la limite. Thomas De Gendt (LTS) est ressorti seul en constatant que la Jumbo-Visma venait se placer pour contrôler la course. La Groupama-FDJ ne pouvait laisser partir, d’où les accélérations de Valentin Madouas, marqué par Wout Van Aert (TJV), décidé à bloquer toute nouvelle initiative d’échappée en sautant dans les roues. Ça a suffi à calmer tout le monde. L’équipe du maillot jaune a fait barrage, interdisant à Romain Sicard (TDE) de sortir. Même De Gendt n’a rien pu faire.

L’échappée semblait formée en attendant peut-être du renfort pour un peu plus tard. Quelques hommes ont encore tenté le coup à retardement. Pendant ce temps, à l’arrière, les lâchés faisaient de nouveau partie du peloton. Un joli groupe de contre très intéressant a néanmoins pu se former. Pas assez intéressant au goût des Groupama-FDJ, ressortis à 3. Ça ressortait dans tous les sens, notamment Pierre Rolland (GFC), Thibaut Pinot (GFC), Kenny Elissonde (TFS). La Lotto-Jumbo a de nouveau décidé de verrouiller pour monter au train le Col de Ceyssat (1ère C., 10,2km à 6,1% de moyenne). Mikel Nieve (MTS), Daniel Martinez (EF1), Warren Barguil (ARK), toujours Pinot, Rolland et Elissonde… Ça n’arrêtait pas ! Bryan Coquard (BVC) s’est bien sûr fait rattraper, il avait tenté de suivre Sagan dans la contre-attaque.

Dans ce groupe de contre, on trouvait notamment Sagan accompagné par Lennard Kämna (BOH), Imanol Erviti et Marc Soler (MOV), Gorka Izagirre (AST), Neilson Powless (EF1), Nans Peters (ALM), Matteo Trentin (CCC), Jack Bauer et Daryl Impey (MTS), Pavel Sivakov (INS), Romain Sicard et Rudy Molard. Sagan a craqué à son tour.

Soler, ressorti pour tenter d’effectuer la jonction seul, est parvenu à ses fins. Un bel effort.

Ça attaquait encore dans tous les sens, Martinez a quitté le 3e groupe dans lequel il se trouvait (avec notamment Reichenbach, Pinot, Rolland ou Barguil) pour rattraper le groupe de chasse. Il y est parvenu, toutefois ça ne roulait pas assez vite, surtout que devant, on envoyait du pâté en imprimant un rythme que Cosnefroy n’a pu suivre. On s’y attendait.

Après la jonction entre les deux groupes de contre, on devait en principe trouver beaucoup plus de monde pour rouler. 22 hommes en faisaient partie. Seulement l’entente restait plus que médiocre. La Jumbo-Visma continuait à rouler en tête de peloton. Pourquoi Esteban Chaves est-il ressorti à 3km du sommet ? C’était trop tard, même si le contre ne se trouvait qu’une grosse trentaine de secondes devant et la tête de course à environ 1’40.

J’allais oublier de mentionner la première chute du jour, celle de Dayer Quintana (ARK) à l’arrière du peloton. Oui, OSEF.

Au sein du contre, on ne s’entendait pas, c’est pourquoi les Education First, Sivakov et David de La Cruz (UAD) sont ressortis. Hugh Carty bossait dur pour Martinez, ils ont lâché les deux hommes accrochés à leur porte-bagage. On sentait que le peloton avait envie de remettre de l’ordre et de rattraper la contre-attaque. Certains n’ont donc pas insisté à l’image de Pinot. Le gros du groupe allait se faire reprendre, Rolland et Nicolas Edet (COF) ont donc essayé de ressortir, ils ont rejoint Sivakov et compagnie. On pensait assister à un regroupement général derrière le duo Carty-Martinez.

Notons qu’à l’avant, Geschke a fait les points au sommet, il a devancé D. Martin… 10 points pour l’Allemand, mais seulement 8 au classement général car il débutait à -2 suite à des pénalités. On imaginait Alaphilippe entretenir le double objectif de remporter l’étape tout en prenant des points au classement de la montagne. Manifestement, il préférait se concentrer sur la victoire. Probablement s’agissait-il de la voie de la sagesse car la marge restait très réduite.

Revenu dans la descente, Kämna faisait de la patinette dans les roues du duo Education First. En réalité, les autres contre-attaquants capables de résisté dans la descente étaient proches. Il y a donc eu jonction. On a retrouvé un groupe intercalé bien mieux organisé avec 3 hommes de la même équipe (Powless, Carty et Martinez), Sivakov, Barguil, Rolland, Edet, De la Cruz et Kämna. Maximillian Schachmann (BOH) et Romain Sicard, ressortis du peloton dans la descente, espéraient se joindre à la fête.

Après environ 50km de lutte, la situation de course devenait assez claire avec un peloton enfin calme. Compte tenu des rapports de forces, on pouvait même imaginer finir par ne retrouver qu’une seule échappée un peu plus tard, même si ça n’arrangeait pas les hommes de tête. A l’évidence, le vainqueur figurait parmi les deux premiers groupes. Il était possible que le regroupement général s’opère dès le Col de Guéry (3e C., 7,8km à 5% de moyenne). Le duo sorti à retardement a pu recoller assez facilement. Souvent à contretemps, la Groupama-FDJ avait déconné en lâchant la contre-attaque où elle était pourtant très présente après avoir tenté à de multiples reprises d’intégrer l’échappée du jour. Elle n’était représentée par personne. C’est alors que Valentin Madouas a surgi. On n’a appris son initiative que très tardivement, au moment où il revenait, seul. Il lui a fallu boucler plus d’1’30. Très fort !

Si à l’avant de la course on continuait à s’employer pour ne pas laisser les poursuivants revenir sans s’employer, le peloton, lui, ménageait ses efforts, il a laissé le gruppetto faire son retour. 17 coureurs à l’avant dont Alaphilippe, Barguil, Rolland, Edet et Madouas (tous candidats crédibles à la victoire d’étape), plus Cavagna, Sicard… Plutôt intéressant.

Rolland a anticipé en attaquant avant le sommet pour aller chercher les points. Allait-il faire de même dans la Montée de La Stèle (2e C., 6,8km à 5,7%) ? Carthy y a pris quelques mètres d’avance, seulement suivi par Madouas. Etat-il raisonnable de collaborer comme il l’a fait ? Il restait 110km… Il a même décidé de partir seul. A moins que Carty ne se soit relevé à la demande de son équipe pour attendre ses deux partenaires et préserver l’avantage du nombre d’Education First. Le jeune Français se rendait bien compte qu’il n’avait aucune chance de gagner en continuant seul. On l’a donc vu parler à l’oreillette et continuer piano avec l’intention de seulement franchir le sommet en tête avant d’attendre le retour du groupe. Rolland a fait les points au sommet, battu par De la Cruz.

De nouveau 17 hommes en tête, un peloton à plus de 7’30… Une très longue descente – avec des petites montées du tout long – précédait le sprint intermédiaire puis la Côte de l’Estiade (3e C.)

Tout était très calme au sein du peloton quand est survenue une violente chute dans un virage en descente dans les bonnes positions. Romain Bardet (ALM) et Nairo Quintana (AKR) en ont été victimes. Le Français, touché cette fois sur le côté droit (après le gauche dans les Pyrénées), a eu du mal à se relever et à repartir, il semblait à moitié KO. L’intégralité d’AG2R-La Mondiale a attendu son leader. Tom Skujins (TFS) a été un des derniers à reprendre la route, ce que n’a pu faire un de ses leaders, Bauke Mollema, qui figurait au 13e rang du classement général. Le Néerlandais s’est cassé le poignet gauche, le radius et le scaphoïde. Parmi les autres coureurs tombés, on citera Pierre-Luc Périchon (COF) et Niccolo Bonifazio (TDE).

Avec Bardet et ses hommes on trouvait des Arkea-Samsic (Dayer Quintana, encore tombé, et Winner Anacona) et Alexey Lutsenko (AST), habitué des chutes. Le peloton a bien sûr attendu, beaucoup profitant d’un passage en forêt pour se soulager la vessie.

Alaphilippe s’est imposé sans difficulté au sprint intermédiaire. On abordait ensuite la Côte de l’Estiade (3,7km à 7%), suivie de 9km de faux-plat montant. Au sommet, Rolland est ressorti, Madouas a sauté dans sa roue sans lui contester les 2 points distribués au sommet.

Le peloton se promenait, l’écart atteignant les 11 minutes avant qu’Ineos Grenadiers ne prenne les choses en mains.

Il y avait aussi du mouvement à l’avant où Neilson Powless s’est isolé dans la Côte d’Anglards-de-Salers (3e C.). Il a pris une minute d’avance avant la réaction de Schachmann, parti seul à sa poursuite. Cavagna a donc logiquement pris la barre pour ramener Alaphilippe… et tout le groupe par la même occasion. Il s’agissait pour Education First de mettre à profit sa supériorité numérique. Soler a fini par contrer, suivi par D. Martin et Edet.

Schachmann a basculé à une douzaine de secondes, les suivants à une trentaine. Rien n’était fait, a fortiori à 34km de la ligne d’arrivée avec une fin d’étape si violente. La descente, en très bon état mais très étroite et technique, pouvait faire des différences. L’Allemand prenait énormément de risques à s’asseoir sur son cadre… sans rien reprendre à l’Américain. Les moins bons du groupe dans l’exercice ont été distancés et obligés de s’employer pour faire la jonction (Cavagna, Rolland, Carthy, Sivakov et De la Cruz). Désormais ensemble, Schachmann et Powless allaient avoir beaucoup de mal à résister au retour de ceux à qui ils avaient fossé compagnie.

De retour à l’avant, Cavagna a envoyé tout ce qu’il pouvait dans un énorme relais avant de disparaître. Les autres poursuivants se montraient nettement moins engagés, ça tournait en appuyant beaucoup moins. Le duo de tête ne relâchant jamais son effort, il a de nouveau gratté un peu de temps. Il naviguait une grosse quarantaine de secondes devant les chasseurs. Ceux-ci ont fini par s’organiser sans toutefois se rapprocher. Kämna, Carthy et Martinez restaient tranquillement dans les roues. D’autres ne jouaient le jeu qu’à moitié. Repoussé à près d’une minute, ce groupe de 14 allait forcément exploser dans le final pour rejoindre… l’unique homme de tête. Unique car Powless ne parvenait plus à suivre, Schachmann s’est donc retrouvé seul à 18km de l’arrivée. Le vainqueur de Paris-Nice 2020 n’avait plus le loisir de s’économiser. Informés que leur équipier avait craqué, les Education First ont dû commencer à passer des relais. Néanmoins, Schachmann augmentait son avance. Il réalisait un grand numéro.

Près d’1’15 d’avance au pied du Col de Néronne (2e C., 3,8km à 9,1%), soit à 15km de l’arrivée, ça n’allait pas suffire si de gros grimpeur donnaient tout dès le pied. Certains ont immédiatement craqué en subissant l’accélération de Soler. Powless s’est fait reprendre, il n’a pas pu aider. Avec Soler, il ne restait déjà plus que De la Cruz, Martinez, Kämna, Rolland, Edet, Alaphilippe et Barguil. Soler faisait vivre l’enfer à ses adversaires, Barguil a craqué, puis quand Soler s’est écarté, Martinez a réagi, seuls Kämna et Soler ont pu suivre. Edet et Rolland tentaient d’amortir cette accélération. Alaphilippe, lui, était cuit.

Soler ne pouvait plus tenir, Martinez devait travailler seul avec Kämna dans la roue. La Bora-Hansgrohe se retrouvait en situation idéale avec un homme à l’avant et un dans la roue du seul adversaire à pouvoir revenir lui contester la victoire. Edet, Rolland et Soler s’accrochaient, on ne les imaginait pas faire leur retour dans la bataille pour la victoire. Qui ne peut suivre dans le Col de Néronne ne peut revenir dans le Puy Mary, sauf si devant on explose en vol.

Schachmann a basculé seulement 28s avant le duo et une grosse cinquantaine avant le trio sur le point d’être rejoint par Madouas. Comment la régie de France 2 a-t-elle pu balancer un pub à ce moment ? C’est insupportable ! La réalisation de France Télévisions est déjà assez foireuse depuis le début du Tour en ratant au moins 70% des faits de course et rebondissements pour ne pas en rajouter en envoyant de la pub lors du final de l’étape la plus dure de l’épreuve ! On n’a pas vu Guillaume Martin (COF) et Romain Bardet coincer dans le groupe maillot jaune réduit à un petite quinzaine coureurs par le rythme imposé par Ineos pour faire sauter les Jumbo-Visma ! C’est inexcusable !

Adam Yates (MTS), lâché, a pu limiter la casse et revenir. Martin tentait de ne pas exploser alors que Pello Bilbao (TBM), dans sa roue, faisait de grands signes à la moto image pour lui dire de s’écarter afin de ne pas aider le Français. Martin restait une poignée de secondes derrière la voiture jaune d’assistance placée derrière le groupe maillot jaune, il aurait bien eu besoin d’un équipier, le seul encore devant lui n’était autre qu’Edet. Fallait-il l’arrêter dans la descente pour lui demander d’attendre son leader ? Dans la mesure où il ses chances de gagner étaient très réduites, on peut penser que oui. Choix difficile. Une chose ne souffrait d’aucun débat, Bilbao voulait la peau du leader Français, raison pour laquelle il a fait l’effort pour rejoindre le peloton, en prendre la tête et faire la descente pendant quelques minutes. Martin et Bardet, perdus dans la pampa, allaient prendre cher dans le Puy Mary.

Le Puy Mary, est le nom de la montagne, on y monte à pied à partir du parking qui se situe au Pas de Peyrol, nom du col routier. Je me demande si en patois local, « Peyrol » ne signifierait pas… « pitié ». Parce que le Pas de Peyrol, c’était le Pas de Pitié ! Quel champ de bataille !

A l’avant, Kämna et Martinez se rapprochaient de Schachmann. Une vingtaine de secondes les séparait. Kämna a même tenté un petit contre pour aller chercher seul son compatriote. Impossible de lâcher le Colombien. Schachmann était en sursis. Une quinzaine de secondes d’avance avant les 2 derniers kilomètres, les plus durs, qui à eux seuls justifient le classement en 1ère catégorie. Martinez se servait du point de pire, il restait calme, ne se précipitait pas car l’inévitable allait se produire. Le Colombien a avalé Schachmann. A condition bien sûr d’avoir du jus, Kämna devait contrer immédiatement. Il l’a fait, seulement Martinez ne s’étant pas mis dans le rouge pour aller chercher Schachmann, il a pu suivre. Le rapport de force changeait, désormais Martinez n’avait plus nécessairement à rouler, pourtant il l’a fait au train pour ne pas remettre Schachmann dans le jeu en le laissant récupérer. Il préférait asphyxier les deux Allemands en jetant régulièrement un œil derrière lui. Schachmann ne pouvait plus tenir (il aura tout de même été élu combatif du jour), Kämna, lui devait agir. Son attaque à 600m du sommet manquait de tranchant pour surprendre Martinez car sur une pente aussi terrible, je ne suis pas sûr qu’il existe un humain capable de poser une mine suffisamment puissante pour larguer un pur grimpeur pas complètement cuit. En réponse, Martinez lui a de suite imposé une accélération, là aussi sans faire le trou. Les deux hommes – et tous les suivants – montaient au ralenti sur ce véritable mur. Kämna a tiré sa dernière cartouche aux 150m. Plus fort, Martinez l’a remonté et laminé sur les 100m suivants, devenant le 13e Colombien à s’imposer sur le Tour.

On n’a pas du tout vu l’arrivée de Madouas 4e à 1’33, Rolland 5e à 1’42 ou encore Edet 6e à 1’53 (qui ont a priori dû se départager dans les derniers hectomètres). Cette fois la réalisation avait une bonne raison : pendant qu’elle nous montrait la bataille pour la victoire d’étape, ça se chamaillait pour le classement général.

En effet, Tadej Pogacar (UAD) y était allé de son attaque désormais habituelle, faisant passer Egan Bernal (INS) par la fenêtre. Seul Primoz Roglic (TJV) parvenait à suivre, les autres coinçaient ou essayaient d’amortir, notamment Richie Porte (TFS), Mikel Landa (TMB) et Miguel Angel Lopez (AST). Rigoberto Uran (EF1) avait plus de mal. Bernal est remonté place après place. N. Quintana ne pouvait pas répondre.

Les écarts restaient réduits, surtout visuellement. Dans cette situation, la difficulté de la pente s’ajoute à deux difficultés psychologiques : vous êtes 10 mètres derrière vos adversaires mais vous avez l’impression de ne pas avancer et de ne jamais pouvoir les rattraper. En même temps, vous voyez votre objectif vous échapper, l’objectif que vous poursuivez depuis des mois. Porte s’est dépouillé pour tenter de rattraper Roglic – qui désormais roulait pour maximiser les écarts – et Pogacar. On voyait Bernal en grande souffrance, le visage marqué par l’effort, alors que Roglic paraissait impassible et a pu accélérer jusqu’à la ligne. Une machine ! Pogacar paraissait plus humain, il n’aurait probablement pu s’accrocher 3 ou 4 minutes supplémentaires. En_galere_dans_le_dernier_virage_du_Puy_Mary.jpg Porte et Landa n’ont concédé que 13 secondes aux Slovènes, Lopez 16", Bernal et Uran 38", Yates et N. Quintana 40". En 2nd rideau, Enric Mas (MOV) a fini à 52", Tom Dumoulin (TJV) à 1’10, Richard Carapaz (INS) à 1’29…  Si les écarts se comptent en secondes entre la plupart des leaders, on peut tout de même parler de massacre. A fortiori pour G. Martin, doublé et lâché par Bardet après s’être épuisé seul dans toute la partie après le Col de Néronne. Un éclat de 2’30 pour Bardet, un de 2’46 pour G. Martin, clairement pas remis de ses chutes et sans doute atteint au moral. Quand la tête n’y est plus, même avec la meilleure volonté du monde, les jambes ont du mal à suivre. Notons que Barguil et Alaphilippe ont complètement relâché une fois leurs espoirs de victoire envolés.

Cette étape n’a eu aucune incidence concernant le classement par points, et finalement très peu pour l’attribution du maillot à pois car personne n’a fait de grosse récolte (Martinez et Schachmann ont dû en prendre 13 et 12). En revanche, le général est chamboulé, le maillot blanc a changé d’épaules et le classement par équipe a changé de leader. Motistar avait environ 4’20 d’avance sur Trek et 1’20 de plus sur Education First, désormais la formation américaine est en tête grâce à Martinez, Carthy et Powless, même pas à Uran, seulement 4e membre de son équipe à avoir franchi la ligne (Movistar à 3’ et Jumbo-Visma à 23’… car en perdant Mollema, Trek a perdu très gros). L’avantage du nombre n’a pas joué que pour remporter l’étape.

Avant de revenir au classement général, soulignons l’aspect collectif de cette étape. Education First a d’abord parfaitement joué de son surnombre avant de se heurter à une limite : la qualité individuelle des Bora-Hansgrohe qui, à deux, ont inversé le rapport de force avant que Martinez ne l’inverse à nouveau à lui seul. Excellent grimpeur, le Colombien a aussi bénéficié de sa fraicheur. Non seulement on l’a vu se faire larguer lors de nombreuses étapes quand des garçons comme Alaphilippe, Rolland, Schachmann, Soler et d’autres jouaient déjà la victoire d’étape 24h auparavant. Martinez a aussi pu se permettre de ne pas rouler pendant une partie de l’étape, essentiellement quand Powless et Carthy étaient sortis. Ça joue beaucoup, surtout en comparaison de garçons comme Madouas dont la 4e place est frustrante. Il m’a fait penser Alaphilippe lors de son premier Tour de France. On le voyait très fort, seulement il débordait d’envie et de fougue, ce qui le poussait à attaquer dans tous les sens en gâchant son énergie au lieu de bien la canalise, de choisir ses moments, de ne pas courir tous les lièvres à la fois. Madouas a d’abord dû combler plus d’1’30 de retard seul, puis rouler toute la journée sans équipier pour faire le travail à sa place, il a alors sauté dans la roue de tous les mecs qui sortaient hyper loin de l’arrivée, a perdu du jus pour gratter quelques points totalement inutiles à la fin des ascensions. Sans ces efforts superflus, aurait-il gagné ? Nul ne peut l’affirmer, même si on peut en douter. On est tout de même en droit de penser qu’il aurait pu suivre Schachmann et s’accrocher au moins aussi longtemps que lui – voire le contrer – jusqu’aux 2 dernières bornes du Pas de Peyrol. J’espère le voir connaître une suite de carrière à la Alaphilippe. Rappelons qu’il a eu 24 ans en juillet et que contrairement aux Colombiens, il n’a pu s’entraîner pendant le confinement. D’ailleurs je me demande si les Allemands – et les Slovènes – ont subi un confinement strict comme les Français qui leur interdisait toute sortie sur route en vélo pendant des semaines ou s’ils ont pu continuer à bosser, ce qui expliquerait la différence de préparation, donc de niveau.

Restons sur cette dimension collective. En perdant Nicolas Portal, Ineos a perdu tout sens tactique. OK, elle a aussi perdu en qualité. Le niveau moyen de son groupe sur ce Tour est… moyen. Cette façon de mener le peloton pour se faire éclater de la sorte n’a pas de sens. Bernal dit ne pas comprendre comment les Slovènes ont pu lui mettre une fessée car ses relevés de puissance lui indiquent qu’il n’a jamais été si bon. Il oublie que Porte, Landa et Lopez aussi ont réussi à le battre.

Défaillant, Bernal a perdu sa 2e place au général, doublé par Pogacar, nouveau maillot blanc. Au général, ils sont les 2 derniers à compter moins d’une minute de retard par rapport à Roglic. Pogacar est à 44", ça nous fait 2 Slovènes devant 4 Colombiens : Bernal à 59", Uran à 1’10, N. Quintana à 1’12, Lopez à 1’31. Yates (7e à 1’42), Landa (à 1’55), Porte (à 2’06) et Mas (à 2’54) complètent le top 10 où ne figure plus aucun Français. Avant d’abandonner, Bardet était 11e à 3’00, Martin 12e à 3’14 devant Dumoulin et Carapaz. Rolland et Barguil figurent dans le top 20 (désormais 16e et 18e) sans jouer le général.

7 Français dans la bonne échappée dont 5 susceptibles de l’emporter, ils se font tous éliminer, on perd aussi nos 2 derniers espoirs au général (3 et 4e avant cette étape). Tout s’est effondré le 11 septembre. Concernant le général, c’est évidemment mort pour les Français (Martin pourrait éventuellement accrocher un top 10 si la chance venait à tourner), ça fait mal à la tête, surtout à Bardet qui a fini l’étape malgré une commotion cérébrale entre autres blessures. Il quittera AG2R après son 1er abandon en 8 participations. Heureusement que le casque est obligatoire, seulement dans de tels cas le problème est insoluble. On ne peut pas prendre 5 à 10 minutes pour faire passer un protocole commotion à un coureur victime d’un accident. Déjà, il faudrait que le médecin arrive à temps, or en général, même sonné, le cycliste a le réflexe de remonter très vite sur son vélo pour repartir car la course n’attend pas. Ensuite, si vous le bloquez alors qu’il n’a rien, vous lui foutez en l’air ses chances au classement de la course du jour et/ou au classement général s’il s’agit d’une course à étapes. Mais en ne faisant rien et en laissant un cycliste commotionner remonter sur le vélo, on risque le sur-accident. Et un décès.

(Pour l’anecdote, Kämna a pris 200 francs suisses d’amende pour avoir uriné en public.)

Le résumé.

La fin de l’étape… (Je la mettrai dans quelques jours.)

Sam Bennett ayant fini très fatigué et le parcours des prochaines étapes s’y prêtant, je ne serais pas étonné de voir Peter Sagan lancer de grandes offensives pour tenter de l’éliminer. Heureusement qu’il nous reste les classements annexes et les victoires d’étapes pour animer la suite du Tour, car sauf coup du sort – bienvenu ? – nous risquerions de nous ennuyer ferme en attendant une grande bataille pour le maillot jaune.

Note

[1] Selon les sources on était entre 4171m et 4600m.