Etape 18

  • Etape 18 : il ne peut en rester qu’un que deux.

De Méribel à La Roche-sur-Foron, 175km.
Abandon : André Greipel (ISN).

L’étape débutait par 21,5km de défilé ! On peut facilement l’expliquer : le bon sens poussait à neutraliser la descente à la sortie de Méribel pour limiter le danger. Donner le départ dans une descente de col signifiait inciter les coureurs à prendre énormément de risques. Bonne décision, d’autant que cette partie assez rapidement avalée sans avoir besoin de fournir un gros effort servait de mise en jambe avant la bagarre pour prendre l’échappée.

Cette dernière étape très montagneuse avec arrivée en descente offrait une dernière chance de victoire d’étape à tous les grimpeurs non-placés au classement général. Beaucoup ont préféré rester dans l’ombre la veille en sachant un succès au Col de la Loze réservé aux grands leaders. Mieux valait tout miser sur cette arrivée à La Roche-sur-Foron consécutive à un tracé en peigne ou en dentition de requin (on a ajouté une côte en changeant le tracé à cause d’un éboulement, ce qui en faisait l’étape avec le plus de dénivelé positif).

Avec 47 points maximum à décrocher au classement des grimpeurs, le maillot à pois, désormais sur les épaules de Tadej Pogacar (UAD), pouvait changer de titulaire. Il risquait fort de devenir l’enjeu principal de la journée selon la composition de l’échappée. Notons qu’Enric Mas (MOV), 2e au classement du meilleur jeune, portait le maillot blanc par intérim. 2e au général, pas encore complètement battu pour la victoire finale, le jeune Slovène allait-il défendre le maillot acquis de façon opportuniste 24h auparavant ?

Le sprint intermédiaire situé 14km après le départ réel nous garantissait un peu de mouvement. Peter Sagan (BOH) et Matteo Trentin (CCC) allait certainement essayer de le franchir dans une échappée sans Sam Bennett (DQT) afin de se rapprocher au classement du maillot vert. Bien sûr, l’Irlandais ne comptait pas se laisser piéger, raison pour laquelle il attendant avec 2 équipiers derrière la voiture de direction de course.

Comme régulièrement, un incident mécanique pendant le défilé a retardé le départ réel. Les attaques ont ensuite fusé, comme tous les jours, mais entre la fatigue et l’idée répandue dans les esprits que l’échappée ne pourrait se formée avant le pied du Cornet de Roseland (1ère C.), les candidats sérieux à la victoire d’étape ne souhaitaient pas nécessairement user des cartouches dans cette habituelle frénésie du départ.

Un énorme premier peloton s’est néanmoins détaché, comprenant bien sûr Sagan, Bennett et Trentin. D’autres coureurs tentaient de les rejoindre. La Jumbo-Visma ne pouvait laisser faire n’importe quoi. Elle contrôlait en attendant de vérifier l’absence de danger tout en verrouillant le début de peloton. Maximillian Schachmann et Lennard Kämna sont ressortis pour tenter de corriger l’erreur de leur équipe (Bora-Hansgrohe), n’avoir mis que Sagan à l’avant. B&B Hôtels-Vital Concept, absente de l’échappée, roulait pour limiter l’écart et probablement tenter de rattraper le coup par la suite en lançant Pierre Rolland en contre-attaque. Ça semblait néanmoins compromis.

Bennett a réglé Trentin et Sagan au sprint intermédiaire. Un très joli coup (+3 par rapport à l’Italien, +5 par rapport au Slovaque). Il lui suffisait désormais d’arriver dans les délais… Et en se trouvant dans l’échappée, il prenait de l’avance, ce qui limitait les risques.

A l’avant, on trouvait 4 Ineos Grenadiers, Movistar et Sunweb, plus 7 duos et 6 hommes isolés, soit un total de 32 coureurs : Richard Carapaz, Michal Kwiatkowski, Jonathan Castroviejo et Dylan Van Baarle (INS), Carlos Verona, Nelson Oliveira, José Joaquin Rojas et Dario Cataldo (MOV), Soren Kragh Andersen, Marc Hirschi, Nicolas Roche et Nikias Arndt (SUN), Sébastien Reichenbach et Rudy Molard (GFC), Michael Valgren et Michael Gogl (NTT), Jésus Herrada, Nicolas Edet (COF), Bob Jungels, Sam Bennett (DQT), Alberto Bettiol, Tejay Van Garderen (EF1), Simon Geschke, Matteo Trentin (CCC), Thomas De Gendt, Jasper De Buyst (LTS), Pello Bilbao (TBM), Luis Léon Sanchez (AST), Nans Peters (ALM), Dayer Quintana (ARK), Peter Sagan (BOH) et Krists Neilands (ISN).

Le duo intercalé s’est fait rattraper par le peloton ou même Bryan Coquard se mettait à la planche. L’écart plafonnait à 1’20… puis a commencé à croître. Normal à 3 contre un gros groupe au sein duquel on trouvait assez d’équipiers incapables de suivre en montagne (donc décidés à tout donner sur le plat). En outre, l’attitude du peloton obligeait les échappés à s’entendre.

Le peloton accusait 1’45 de retard au pied du Cornet de Roseland (18,6km à 6,1% de moyenne), moment où les Total-Direct Energie et les Deceuninck-Quick Step ont envoyé du monde en tête de pour aider à chasser cette échappée. Sam Bennett avait déjà décroché de l’avant. Quentin Pacher et Pierre Rolland (BVC) ont ensuite accéléré, suivis par Lennard Kämna, mais aussi Romain Sicard (TDE), Julian Alaphilippe et Rémi Cavagna (DQT). Ils avaient environ 1’20 à boucher dans cette ascension. La Jumbo-Visma a tout de suite fait comprendre à Guillaume Martin (COF) qu’il n’avait pas de bon de sortie même à 10’ au général. Pas la peine d’insister lorsqu’il a voulu sortir (les 6 poursuivants avaient déjà 30" d’avance). Voyant Warren Barguil (ARK), Mikaël Chérel (ALM) et a priori Jan Hirt (CCC) tenter à leur tour de ressortir, Damiano Caruso (TBM) a sauté dans les roues… avant que de repartir seul. La Jumbo-Visma, mécontente de ces accélérations, serrait désormais la vis.

Sagan, rejoint par la contre-attaque, aurait pu faire l’effort pour aider Kämna en passant un relais… Même pas… Ils ne parvenaient pas à s’octroyer une véritable marge par rapport au peloton, Caruso a donc pu revenir et relancer en lâchant tout le monde. Au sein de ce groupe, on trouvait beaucoup trop de garçons fatigués par de multiples échappées. Pacher, Rolland, Kämna, Alaphilippe, Sicard, on les voit tous les jours devant ! Les cyclistes ne sont plus des cyborgs alimentés au gasoil qui refont le plein le soir dans les chambres. A une époque, on voyait des types ne jamais avoir de défaillance, être monstrueux et capables d’enchaîner tous les jours les efforts hallucinants sans jamais le payer. Par pitié, plus jamais ça ! Sans surprise, ils ont été rattrapés. Adieu, rêve de maillot à pois pour Rolland… Avouons-le, même dans la bonne échappée, ses chances de l’obtenir étaient très minces.

Le ménage se faisait à l’avant, le groupe se trouvait délesté notamment des Education First. Castroviejo menait un sacré train nécessaire pour résister au peloton. L’équipe du maillot jaune n’amusait pas le terrain, ça allait très vite, beaucoup trop pour les sprinteurs, lâchés très tôt. André Greipel a d’ailleurs mis pied à terre, faisant sans doute son dernier adieu au Tour de France (dont il a remporté 11 étapes).

Je n’ai pas compris l’attitude de Bettiol. Il se ruinait pour ramener Caruso à l’avant… alors qu’ils ne sont pas membres de la même équipe. Au passage on a vu que Jan Hirt (CCC) et Hugh Carthy (EF1) étaient eux aussi lancés en chasse-patate. Bettiol s’est garé après avoir tout donné pour Caruso. Ils doivent être sacrément amis… Caruso a dû finir seul (jonction effective à 5km du sommet), il était impressionnant ! Avec Caruso et Bilbao devant, la Barhain-McLaren devenait favorite pour la victoire d’étape. A condition que l’échappée aille au bout. Or Jumbo-Visma continuait à envoyer du lourd, ramassait les morts et limitait l’écart nettement sous les 2’. A peine rentré, Caruso s’est mis à rouler seul en tête de l’échappée.

On imaginait Peters (32pts), Carapaz (32pts) et Hirschi (31pts) jouer le classement des grimpeurs. Pogacar ne pouvait défendre son maillot à pois dans cette configuration de course. Malheureusement Peters a connu un souci mécanique à l’aune du dernier kilomètre. Impossible de se battre avec Carapaz et Hirschi, naturellement plus rapides que lui, en revenant de la file des voitures à 500m du sommet, cet incident l’écartait de fait. Sans surprise, ces 2 hommes ont fait le sprint, Carapaz a lancé, il s’est fait doubler. Peters n’a pris aucun point. 41 unités pour Hirschi, 40 pour Carapaz, affaire à suivre.

Sur la fin du col, l’écart a connu une croissance étonnante : 2’45 au sommet. A relativiser car Hirschi se faisant plaisir en descente (avec Carapaz sur le porte-bagage), le gros de l’échappée se trouvait relégué relativement loin derrière, à près d’une quarantaine de secondes au pied de la Côte de la route des Villes (3e C., 3,2km à 6,6%), celle ajoutée au parcours. En réalité, ils n’avaient pas cette marge par rapport à tout le monde : Kwiatkowski, Edet et Bilbao étaient intercalés, ils ont été attendus car Carapaz refusait de collaborer. Le Polonais ne voulait pas laisser revenir les lâchés, il jouait donc son rôle d’équipier pour Carapaz en roulant pour ce quintette. Les piégés de l’échappée se devaient de rapidement réagir. Le rythme a donc changé, faisant craquer de nouveaux coureurs dont les Movistar, mais aussi De Gendt ou Jungels.

Au sommet, Hirschi l’emportait encore au sprint. 43 points pour lui, 41 pour Carapaz. Les poursuivants déploraient un retard de 20 à 30 secondes. Le peloton laissait enfin filer, il pointait à plus de 4’30. Le très long Col des Saisies (2e C., 14,6km à 6,4% de moyenne), a été abordé par le groupe une grosse minute après le quintette. Le ravitaillement dans la petite partie de vallée aura coûté beaucoup de temps et permis aux Movistar de recoller, preuve du net ralentissement. Sachant qui se trouvait à l’avant, les lâchés ne devaient plus trop croire en leurs chances.

De Gendt – un temps lâché – menait seul le reste de l’échappée… de plus en plus maigre. Sanchez, Caruso, Herrada, Verona et Geschke parvenaient à le suivre. Peters faisait l’élastique. Longtemps à 1’, ces hommes se rapprochaient un peu, uniquement grâce au Belge. Au mieux 45". A l’avant, Kwiatkowski n’entendait absolument pas permettre ce retour. Edet a payé son accélération.

Profitant d’un rond-point, Carapaz a tenté de piéger Hirschi à 500m du sommet. Il partait de trop loin. Impossible de battre le Suisse. Nouveau totaux : 48pts pour Hirschi, 44 pour Carapaz.

Le quatuor s’envolait irrémédiablement, De Gendt n’en pouvait plus, certains comme Peters relayaient avec les moyens du bord. En pratique, on n’avançait plus, Reichenbach a même pu rentrer. Plus d’1’30 d’écart au sommet, le peloton à 6’. Il semblait de plus en plus évident que le vainqueur de l’étape s’appelait Hirschi, Carapaz ou Bilbao. Avant qu’un rebondissement ne change tout.

Désespéré d’être condamné à systématiquement voir Hirschi le devancer, qui risquait d’être le cas jusqu’à l’arrivée, Carapaz a voulu prendre la fuite dans la descente. En agissant ainsi, il a mis la pression sur le Suisse, extrêmement à l’aise dans l’exercice comme il l’a montré dans les Pyrénées comme dans l’étape de Sarran. Seulement, il s’est vu trop beau. Ou a voulu trop en faire pour rattraper l’Equatorien en semant Kwiatkowski (lequel refusait évidemment de le relayer). Hirschi a fini dans le talus après une chute en plein milieu de la route (il a perdu l’avant en prenant trop d’angle, il utilisait semble-t-il des pneus différents de d’habitude, plus fins, d’où ce manque de stabilité). Son erreur – provoquée par Carapaz en lui mettant la pression, dans ce cas, on n’attend pas le mec qui tombe, ou alors c’est la mort du cyclisme – relançait totalement le suspense, y compris pour le maillot à pois. En plus des séquelles physiques et psychologiques de la chute, il semblait avoir un petit souci matériel, on le voyait taper sur sa poignée de freins pour la remettre en place. Seul à la poursuite de Carapaz, Kwiatkowski (prêt à tout donner pour son partenaire) et Bilbao, il allait avoir beaucoup de mal à rentrer. Contrairement à Edet. Le Français avait bien géré son ascension, il descend bien, assez pour faire la jonction avant le pied du Col des Aravis (1ère C., 6,7km à 7% de moyenne). Hirschi perdait du temps, il a abordé cette ascension avec près de 50" de retard. Bien sûr, le groupe de chasse était irrémédiablement sorti de la course à la victoire (en perdant du temps, il se regarnissait de quelques lâchés).

Sans surprise, Edet n’a pu tenir le rythme imposé par Kwiatkowski. On nous annonçait malgré tout un retard décroissant. Hirschi donnait sans doute tout en jouant à quitte ou double. Lancé comme un frelon, il a facilement doublé Edet, mais rentrer sur le trio devenait mission impossible car désormais, à l’avant, les Ineos Grenadiers se relayaient. Carapaz se devait d’éviter ce retour et de faire comprendre au Suisse qu’il ne reviendrait pas, histoire d’atteindre son moral. Sans surprise, le vainqueur de l’étape de Sarran a payé son effort. Après avoir plafonné (à environ 25"), il allait coincer. Ce qui s’est produit.

Carapaz passé en tête au sommet (+10), Hirschi 4e (+4), la donne changeait totalement : 54 unités pour Carapaz, 52 pour Hirschi. Repoussé à 57", la révélation du Tour 2020 était cuite et a ensuite continué à perdre du temps.

La Montée du Plateau des Glières (H.C., 6km à 11,2% de moyenne) risquait fort d’être escamotée par le peloton. Les équipes Trek-Segafredo, Movistar et Astana ont néanmoins pris la précaution de se replacer en accélérant brutalement le rythme à son approche. Les Jumbo-Visma reprenaient la tête lorsque Mikel Landa (TMB) a attaqué dans la roue de Wout Poels. Les hommes du maillot jaune n’ont pas l’habitude de laisser partir des garçons lâchés à 10 minutes, alors un candidat au podium… Même pas en rêve !

Alors qu’à l’avant Bilbao craquait, laissant partir les deux Ineos Grenadiers, Landa se retrouvait seul quelques dizaines de mètres devant le peloton. En prenant le large, il pouvait espérer récupérer Caruso, voire ensuite Bilbao. L’accélération du peloton consécutive à cette attaque provoquait un grand ménage, on ne trouvait bientôt plus qu’une vingtaine d’hommes. Guillaume Martin s’arrachait pour tenir. Il a tenu plus longtemps que Rigoberto Uran (EF1), 6e du général, décroché à 4km du sommet (attendu par 2 équipiers). Alejandro Valverde (MOV), 10e du général, a craqué à son tour. Le leader de Cofidis, qui devait lui reprendre du temps pour intégrer le top 10 était derrière lui. Le Français a pu récupérer Edet et Herrada. Allaient-ils pouvoir l’aider ?

Le tempo imposé par Wout Van Aert (TJV) a fait de sacrés dégâts. Adam Yates (MTS), 5e au général, est alors passé par la fenêtre. Landa plafonnait à une grosse vingtaine de secondes à peine. Il doublait beaucoup d’anciens membres de l’échappée sans réellement prendre de champ.

Désormais, les deux Ineos-Grenadiers se relayaient, sans doute Carapaz espérait-il laisser son équipier gagner l’étape en se contentant du maillot à pois. Ça me semblait assez naturel, et a vrai dire, je n’aurais pas compris qu’il se comporte autrement. En passant en tête au sommet, l’Equatorien portait son total à 74 unités. Hirschi, toujours 4e, n’avait plus rien à jouer.

Au sein du groupe maillot jaune, on ne trouvait plus grand monde. Encore moins quand Enric Mas (MOV) a attaqué, provoquant la réaction de Tadej Pogacar. Sepp Kuss emmenait toujours Primoz Roglic (TJV), Richie Porte (TFS) et Miguel Angel Lopez (AST), les derniers à s’accrocher étaient des morts ramassés au passage.

Le chemin empierré sur le plateau crée des risques de crevaison, le duo d’Ineos Grenadiers s’en est sorti sans dommage. Bilbao, repoussé à plus d’une minute, ne pouvait revenir et se devait d’attendre Landa, sur le point d’être repris par les autres leaders. Il a mis du temps à se décider…

L’accélération de Pogacar au sommet pour doubler Caruso et Landa visait surtout à gratter quelques points. Il espérait sauver son maillot à pois. Faute de pouvoir rattraper Verona, il a pris la 6e place synonyme de 6 points récoltés. Il portait son total à 72 unités… 2 de moins que Carapaz… et 7 de plus que Roglic, passé 7e au sommet, qui a aussi pris des points.

Porte a bien cru perdre gros sur le plateau avec une crevaison roue avant. La mise en place d’assistants d’équipes disposant de roues de secours étant interdite sur ce chemin fait de terre et de cailloux, il devait attendre sa voiture pour se faire dépanner. Pendant ce temps, Roglic faisait mal à tout le monde, y compris à Kuss, en roulant à fond sans se soucier de personne. Quand il roule à fond en position de contre-la-montre, ça va très vite. Au point de lâcher son équipier… avant de ralentir pour l’attendre.

Roglic, Pogacar, Lopez, Landa et Mas se retrouvaient ensemble avec Porte attardé à une trentaine de secondes (Tom Dumoulin se trouvait dans le groupe de l’Australien et n’avait aucune raison évidente de l’aider, Caruso également, Van Aert a étrangement pu les rejoindre). Une fois Kuss récupéré, Roglic s’est lui-même mis à la barre dans cette descente difficile. On allait probablement aussi récupérer Bilbao, enfin en train de se relever, conscient de ne plus pouvoir jouer la victoire. Dans les parties plus roulantes, les Jumbo-Visma ont arrêté de rouler, expliquant aux autres qu’ils ne devaient pas compter sur Kuss pour faire tout le travail. On ne s’entendait pas du tout, ça palabrait beaucoup. Ces atermoiements faisaient le jeu de Porte, qui ne comptait pas ses efforts. En réalité, seul Landa et Mas s’intéressaient réellement au sort de l’Australien de Trek-Segafredo… désormais aidé par Dumoulin et Van Aert. Une fois Bilbao enfin rattrapé (dans le Col des Fleuries, non-répertorié), plus besoin de s’entendre, Landa disposait d’un équipier pour mener la danse.

Van Aert a ramené Dumoulin, Porte et Caruso juste derrière la groupe Roglic avant de se garer. Au prix d’un gros effort et bien aidé par les Jumbo-Visma (pour permettre à Dumoulin de gagner une place au général ?), Porte a ainsi pu raccrocher le bon wagon. En rattrapant Hirschi, le groupe maillot jaune allait avoir 4 secondes de bonifications à obtenir. Désormais, Caruso et Bilbao emmenaient pour repousser Yates et Uran – dont les groupes ont fini par se rejoindre – aussi loin que possible. Au lieu d’intégrer le top 10, Martin allait sans doute perdre une place, doublé par Caruso.

Kwiatkowski et Carapaz ne pouvaient pas se battre pour la victoire, ça n’aurait ressemblé à rien et aurait pu créer des tensions en interne. Ils devaient s’entendre. N’ayant aucune certitude de finir avec les pois à Paris faute d’un écart suffisant avec Pogacar et Roglic (rappelons que l’ascension de la Planches-des-Belles-Filles au terme du contre-la-montre attribuera des points en tant que col de 1ère catégorie), n’ayant encore jamais gagné sur le Tour, certains pensent que Carapaz pourrait regretter d’avoir renoncé à cette potentielle victoire d’étape (d’autant qu’il s’agissait de sa 3e échappée consécutive, il a très mal joué le coup à Villard-de-Lans et a admirablement résisté dans le Col de la Loze). Dans un autre contexte, je veux bien. Pas dans celui-ci : Kwiatkowski, ancien champion du monde et vainqueur de grandes classiques, n’avait encore jamais remporté la moindre étape sur un grand tour, ceci non en raison de son niveau et de ses capacités mais parce qu’il y joue un rôle d’équipier exemplaire. Exactement le rôle joué en faveur de Carapaz pendant toute la journée. En outre, il a des années d’ancienneté dans cette formation rejointe par l’Equatorien en début de saison. Si les deux hommes n’étaient que de passage et quittaient Ineos Grenadiers dans quelques semaines, ils auraient pu se mettre une peignée.

La décision devenait naturelle grâce à ce double enjeu (maillot+victoire) et à cette double récompense. Chacun s’y retrouvait. Avec seulement un succès à la clé, pas facile de demander à l’un de laisser l’autre décrocher tous les lauriers.

Ils ont beaucoup discuté. A la flamme rouge, ils se tapaient sur l’épaule. Carapaz n’a bien sûr rien tenté, ils ont terminé tout sourire en se congratulant (seulement perturbé par un individu assez stupide pour passer les barrières et leur courir après avant de se faire plaquer par un membre de la sécurité). Ils donnaient l’impression de kiffer sincèrement… et ont franchi la ligne bras dessus, bras dessous au ralenti en s’assurant que la roue avant de l’Equatorien reste très légèrement en retrait. (L’image ressemble à celle d’Hinault et Lemond lors de l’arrivée à Luz-Ardiden en 1985, seulement eux se haïssaient et ils ne faisaient que suivre les ordres de leur patron, un certain Bernard Tapie.) Kwiatkowski a donc pu obtenir sa première victoire sur le Tour (heureusement qu’il a obtenu cette récompense, sans quoi il ne serait même pas monté sur le podium au terme de l’étape, le jury du prix du combatif du jour lui ayant préféré Hirschi, bien parti pour être désigné super-combatif du Tour). Désormais, ce sera à Carapaz de se dépouiller à La Planche des Belles Filles afin de conserver le maillot. Contrairement à Pogacar et Roglic il pourra s’économiser jusqu’au pied de cette ascension décisive, il a donc l’avantage, à lui de ne pas le perdre. Une chose est certaine : avec ce doublé et ce possible maillot à pois, Ineos Grenadiers a sauvé son Tour, jusqu’ici désastreux.

Dans la dernière partie de l’étape, les différents groupes ont fusionné. Rentré dans le peloton maillot jaune mené par les Bahrain-McLaren, Van Aert a été envoyé par Roglic pour le régler au sprint, prendre les points et surtout les 2 secondes de bonifications. Prévisible. Roglic et Pogacar ont même créé une petite cassure et gratté une seconde aux autres leaders en finissant à 1’53 des vainqueurs contre 1’54 pour les autres.

Il a fallu attendre 4’34 pour voir arriver le groupe G. Martin/Valverde/Uran/Yates (Peters, 16e et 1er Français, les devançant d’un rien). 2’40 de plus que leurs rivaux au général. Voici donc ce classement à l’issue de l’étape :
1. Roglic en jaune.
  2. Pogacar à 57",
3. Lopez à 1’27,
4. Porte à 3’06,
5. Landa à 3’28,
6. Mas à 4’19,
7. Yates à 5’55,
8. Uran à 6’05,
9. Dumoulin à 7’24,
10. Valverde à 12’12,
11. Caruso à 12’31,
12. Martin à 15’16,
13. Carapaz à 17’48,
14. Barguil à 28’03.

Aucun Français dans le top 10, mais 2 noms français, Porte et Dumoulin. Non ? Ça ne compte pas ?



Après l’étape, on a notamment appris que Van Aert était sanctionné pour rétro-poussette – on comprend mieux son retour sur Porte dans l’ascension vers les Glières[1] – mais surtout que le directeur sportif principal de Jumbo-Visma, le dénommé Merijn Zeeman, était exclu du Tour par l’UCI suite à une vive altercation avec les contrôleurs de vélos. Il s’en serait pris à l’un deux qu’il accusait d’endommager le pédalier de Roglic en le démontant pour vérifier son vélo.


Le résumé.

Normalement, je devrais mettre la fin de l’étape, là je ne sais pas encore quelle vidéo j’ajouterai.

Sauf craquage ou accident, l’affaire est entendue pour presque l’intégralité du classement, il nous reste du suspense pour la 3e place (car Porte devrait dominer Lopez au clm), pour le maillot à pois, très éventuellement pour le maillot vert – j’en serais hyper étonné – et bien sûr pour les 3 derniers victoires d’étapes : un baroudeur, un rouleur-grimpeur (donc en principe un leader) et un sprinteur se les partageront. Pas de jaloux.

Note

[1] Je présume que l’infraction constatée par les commissaires de l’UCI l’a été dans ce secteur.