Etape 19

  • Etape 19 : l’intelligence de Soren prévaut[1].

Du Bourg-en-Bresse à Champagnole, 166,5km.
Non-partants : Michael Gogl (NTT), Jonathan Castroviejo (INS).
Abandon : Lukas Pöstlberger (BOH), victime d’une piqûre d’insecte.

A priori, cette étape était faite pour les échappées, il s’agissait de la dernière opportunité pour la plupart des coureurs et des équipes. Logiquement, trop peu d’équipes étaient intéressées par un sprint massif – surtout par les Deceuninck-Quick Step de Sam Bennett, le maillot vert – pour ne pas laisser filer une échappée sur ces routes absolument pas plates à défaut d’avoir un gros relief (une seule côte de 4e catégorie). A vrai dire, hormis la Bora-Hansgrohe de Peter Sagan, on risquait de n’en trouver aucune.

Suite à un problème de toit ouvrant sur la voiture de direction de course, le départ réel a été donné en agitant le drapeau par la fenêtre. Une nuée de coureurs se pressait dans son sillage pour attaquer. Ça allait bastonner pour sortir jusqu’au moment où la fatigue accumulée depuis près de 3 semaines ferait son œuvre en calmant tout le monde. Avec un vent ¾ dos assez fort dans toute la première partie d’étape, beaucoup allaient trouver des ressources pendant un moment.

Un premier trio s’est détaché formé. Neilson Powless (EF1), Maximillian Welscheid (NTT) et Michael Schär (CCC) ont été rejoints par Michal Kwiatkowski (INS) au lendemain de sa victoire d’étape. Suite à un regroupement général, Rémi Cavagna (DQT) est ressorti seul en excellent rouleur. Beaucoup ont tenté successivement de ressortir derrière, notamment Greg Van Avermaet puis Alessandro De Marchi (CCC), mais ils ne revenaient jamais.

A l’arrière du peloton, certains attendaient que ça se calme. Un homme a connu un souci de santé bien malheureux. Lukas Pöstlberger était très mal, il a dû être pris en charge par le service médial. De quel mal souffrait-il ? D’une piqure d’insecte (abeille ?)… dans la bouche. Ça s’est terminé en malaise – probablement suite à une réaction allergique – et en départ vers l’hôpital. Si Sagan nourrissait des ambitions, cette mésaventure les plombait. Il perdait un 2nd équipier. Or pour espérer contrôler l’étape, il en avait plus que jamais besoin.

Toutes les tentatives de retour sur Cavagna échouaient, Dylan Van Baarle (INS) a tenté la sienne, poursuivi par de petits groupes. Le TGV de Clermont-Ferrand creusait l’écart. Ça bougeait encore et encore en tête de peloton. Van Baarle a attendu Guillaume Martin (COF), Geoffrey Soupe (TDE) et Cyril Barthe (BVC). Puis Walscheid a fait son retour. Mais avec G. Martin, 12e au général, dans ce coup, le peloton n’allait pas laisser faire. On ne peut reprocher au leader de Cofidis d’avoir essayé. Van Baarle lui demandait manifestement de se garer pour les laisser partir. Pourtant le peloton a coupé son effort, s’étalant sur toute la largeur de la route. Mais qui allait réellement vouloir rouler ?

Impressionnant, Cavagna continuait à creuser l’écart en solitaire. Les restes de la Bora-Hansgrohe roulaient désormais pour contrôler l’échappée. G. Martin discutait avec sa voiture pour savoir quoi faire. Se rendant compte que rester à l’avant ne pourrait que lui coûter beaucoup d’énergie la veille du contre-la-montre, il s’est relevé. Logique.

Le très faible écart entre ce groupe de poursuivants incapables de s’approcher de l’homme de tête et le peloton a poussé Barthe à faire de même. Van Baarle a aussi fini par abdiquer. Les deux autres à leur tour. Ça ne servait à rien de s’épuiser. En tête de peloton on trouvait deux Bora-Hansgrohe et un Sunweb (Nicolas Roche) pour rivaliser avec le seul Rémi Cavagna. Ecart stabilisé à 3’ sans tout donner. Je ne m’attendais pas du tout à ce scenario. A l’évidence, les hommes de Sagan faisaient tout ça pour rien. Sagan allait se faire encore battre au sprint intermédiaire puis à l’arrivée même dans l’hypothèse où Bennett ne parviendrait pas à résister lors de la fin d’étape accidentée (éventualité peu probable).

Triste étape… Une purge intersidérale. Cavagna s’est escrimé à rester en tête aussi longtemps que possible avec un écart maximal de 3’. Sans doute espérait-il tenir jusqu’au sprint intermédiaire. Il y est parvenu sans difficulté, même si quelques instants auparavant, quelques coureurs venaient de relancer la course. Il restait 50 bornes, la route montait avant ce sprint intermédiaire. A l’avant du peloton, on dormait. Grands animateurs du Tour, Benoît Cosnefroy (ALM) et Pierre Rolland (BVC) ont essayé de ressortir à 3km de ce sprint. Luke Rowe (INS) a pu les rejoindre, ils devaient s’entendre pour essayer d’enfin réveiller les téléspectateurs. Cavagna n’avait plus qu’une minute d’avance. Etrangement, la Bora-Hansgrohe n’a pas réagi.

Au sein du peloton, on ne se disputait plus que ça 5e place du sprint intermédiaire, soit un nombre de points nettement inférieur. L’occasion de voir se répéter un scenario quasi immuable, celui de la victoire de Bennet, sauf que cette fois Morkov n’a pu s’intercaler entre lui et Sagan. Matteo Trentin (CCC) est passé derrière eux. Sagan ne croyait manifestement plus au maillot vert, il visait la victoire d’étape. Kasper Asgreen (DQT), qui avait suivi, a insisté.

Pendant ce temps, Cavagna attendait le trio de poursuivant pour enfin obtenir du renfort. Le groupe sprint intermédiaire avec Asgreen, Morkov, Bennett, Sagan et Trentin se rapprochait. En revenant, on aurait eu 4 Deceuninck-Quick Step à l’avant… Piégée, la Sunweb a dû se mettre à la planche. Comme ça ne fonctionnait pas, un de ses hommes a fait la jonction seule. La contre-attaque s’est alors relevée pour se faire rattraper par le peloton.

On pensait que ça se calmerait, mais non. Ça a relancé en tête de groupe, Pierre-Luc Périchon (COF) est reparti avec Greg Van Avermaet dans la roue, ils ont été rejoints par Nils Politt (ISN), Mathieu Burgaudeau (TDE) et Tim Declercq (DQT), dans un 2nd temps par Casper Pedersen (SUN) et Valentin Madouas (GFC), puis encore 2 autres, Soren Kragh Andersen (SUN) et Omar Fraile (AST). Jasper Stuyven (TFS) a pu compléter le groupe.

Juste après l’attaque de Périchon, une chute s’est produite dans le peloton, Romain Sicard (TDE) semble être le premier à tomber, Rigoberto Uran (EF1) et Pavel Sivakov (INS) ont dû faire les frais du gros freinage du peloton, ils ont goûté du bitume. Une triste habitude pour le franco-russe.

Ce gros groupe de chasse a pu rejoindre le quatuor. Qui allait rouler en tête de peloton avec tout ce monde à l’avant ? Bora-Hansgrohe, NTT et Mitchelton-Scott ont réagi à temps, provoquant un regroupement général. Ça allait nécessairement contrer dans tous les sens. En insistant, on avait une chance de mettre KO les équipes de sprinteurs déjà très usées. Declercq, De Marchi, Kragh Andersen et Kwiatkowski tentaient de repartir à 4, les Bora ne le leur permettaient pas. Oliver Naesen (ALM), Jack Bauer (MTS) et Luke Rowe ont essayé, Van Avermaet et Sagan aussi avec Bennett dans la roue… On assistait à une belle passe d’armes fatale à certains sprinteurs comme Niccolo Bonifazio (TDE) et Caleb Ewan (LTS).

Ça envoyait du lourd avec beaucoup de sprinteurs dans l’échappée (Sagan, Bennett, Van Avermaet, Kragh Andersen, Rowe, Naesen, Bauer) et le groupe de composé de Trentin, Stuyven, Arndt (SUN), Devenyns (DQT), Mezgec (MTS). Pratiquement que des gros rouleurs et sprinteurs ! On aurait dit une classique flandrienne ! La jonction s’est faite, le peloton a laissé faire… car plus aucune équipe n’avait intérêt à rouler pour le ramener sur l’avant de la course.

Hugo Hofstetter (ISN), Bryan Coquard (BVC) et Edvald Boasson Hagen (NTT) sont sortis en contre trop tardivement. Ils ne pouvaient rentrer. Le peloton, lui, a fini par complètement se calmer même si Total-Direct Energie faisait rouler un homme pour la forme (sorti seul ensuite sans raison ni succès).

Au sein du groupe de 12, on trouvait 4 duos représentant CCC (les 2 meilleurs sprinteurs de l’équipe… qui quitteront cette formation en fin de saison, on peut les qualifier de concurrents), 2 Sunweb (pas de pur sprinteur, ils allaient donc chercher à s’isoler ou à finir en petit comité), 2 Deceuninck-Quick Step (un pur équipier et le véritable sprinteur… qui ne souhaitait pas que ça se termine au sprint, il voulait juste marquer ses 2 concurrents pour le maillot vert) et 2 Mitchelton-Scott (un rouleur et le sprinteur). Sagan se retrouvait seul, on comprenait bien que certains voudraient attaquer sans attendre le sprint, que si un homme ou un petit groupe de 2 à 4 (selon sa composition) lâchait les autres, l’entente entre piégés serait difficile et personne ne voudrait se sacrifier en ramenant des sprinteurs avec lui.

Dans ce genre de situations, le premier à tenter de remettre le désordre échoue pour ainsi dire toujours car quelqu’un va évidemment réagir. Seulement, si c’est votre équipier, vous êtes piégé, vous ne pouvez rouler pour revenir. Raison probable pour laquelle Trentin a lancé les hostilités à 17km de l’arrivée en se sachant pourtant marqué au cuissard par Sagan – avec Bennett scotché dans la roue car le maillot vert faisait lui-même du marquage sur le Slovaque – qui a bien sûr bondi sur ses pédales et ramené le groupe sur l’Italien. Tout de suite après le regroupement, Kragh Andersen ressortait seul. 16km en solitaire ? Il en est aisément capable, a fortiori si personne ne roule derrière. Depuis le début de l’échappée il sautait les relais pour rester frais en attendant son heure. Devenyns s’est dévoué quelques instants – un faux-train ? – avant le contre de Bauer suivi par Van Avermaet. Le Danois avait déjà creusé un joli trou. Il a fait exactement le même coup à Lyon – plus proche de l’arrivée – pour l’emporter. Très malin, il a certainement analysé la situation pour comprendre que malgré sa démonstration il y a quelques jours, non seulement il ne serait pas des plus surveillés, mais en plus pourrait profiter de ce que les autres se surveillent pour tous les flinguer. Tout se résumait à une question d’observation pour trouver le bon timing, donc de lecture de la course. Le choix du moment pour placer son contre représentait 90% du travail. Ensuite, il suffisait de dérouler, même pas réellement de se battre pour résister au retour de ses adversaire.

Dans le groupe, on se regardait, personne ne voulait se dévouer et se tuer à la tâche pour les autres. A fortiori si Bennett faisait partie des autres, car en lui permettant de rallier l’arrivée dans le premier groupe pour terminer par un sprint régulier, on lui offrait la victoire sur un plateau. Dans un autre contexte, l’Irlandais aurait demandé à son équipier – ici Devenyns – de se mettre à la planche. Mais Bennett avait-il intérêt à permettre au groupe de revenir, s’exposant à laisser Sagan prendre 50 points ? Non.

Rowe roulait un peu, Bauer aussi… On se regardait plus qu’on ne se relayait. Stuyven a placé son contre avec déjà 30 secondes de retard, le groupe de chasse se fracturait, la marge de l’homme de tête augmentait. Paradoxalement, il y avait trop de candidats crédibles à la victoire au sein de l’échappée pour qu’un des sprinteurs l’emporte. Ça manquait de véritables équipiers. En ne réagissant pas au moment de l’attaque du Danois, les autres ont réussi à s’offrir un magnifique enterrement de première classe. On a assisté sensiblement au même scenario lors des deux autres victoires de la Sunweb, à Sarran avec Hirschi et à Lyon avec déjà Kragh Andersen. A chaque fois, le Sunweb parti seul devant a pu compter sur au moins un partenaire pour perturber la chasse. Kragh Andersen a joué le coup à perfection.

Le reste du groupe ne se battait que pour les places d’honneur… et les points. Voir Rowe et Van Avermaet prendre le large satisfaisait Bennett. Un groupe s’est détaché sans les 3 à la lutte pour les points, lesquels se marquaient et trainaient en fin de groupe.

Kragh Andersen n’ayant pas d’info concernant les temps, on le voyait rester à fond jusqu’à l’arrivée et attendre le dernier moment pour savourer malgré une minute d’avance. Comme quoi, faire rouler Nicolas Roche avec les Bora-Hansgrohe pendant une grande partie de la journée avait du sens… L’idée était de donner une chance à Cees Bol au sprint (sans aucune chance réelle de succès). Kragh Andersen et Arndt n’ont suivi les sprinteurs dans l’échappée que pour les empêcher de prendre la fuite, toujours dans la même optique. Les circonstances ont changé, il a fallu s’adapter, passer de la protection de leur sprinteur à la quête de victoire à 2 contre 10. Fort de la confiance emmagasinée lors de ce Tour, le Danois y est parvenu au-delà de toutes ses propres espérances.

Mezgec a réglé le sprint pour finir 2e derrière Andersen, exactement comme à Lyon, ceci devant 3 Belges : Stuyven 3e, Van Avermaet 4e, Naesen 5e. Quelques secondes plus tard, Bennett, Sagan et Trentin se classaient 8, 9 et 10e. Bennett a remarquablement défendu son maillot vert. Coquard, Boasson Hagen et Hofstetter ont terminé intercalés à environ 4’ du vainqueur (peloton à plus de 7 minutes).

Bien sûr, aucun classement n’a changé, celui du maillot vert est fixé sauf drame ou catastrophe.

Evidemment élu combatif du jour, Rémi Cavagna semble en très grande forme, se échappée lui a offert un bon entraînement de contre-la-montre avant un de ses gros objectifs de la saison, les championnats du monde de la discipline. Il peut viser un podium.

Le résumé.

La fin de l’étape… (ça viendra).

Le contre-la-monte conclu à la Planche-des-Belles-Filles aurait pu être un des plus grands moments du sport français au XXIe siècle, il ne sera que le seul bon moment passé par Thibaut Pinot sur les routes du Tour 2020. On attendait une grande fête, elle devrait avoir lieu même si les enjeux semblent assez réduits. Hormis des changements à la marge, peut-être concernant la 3e place, et bien sûr le maillot à pois, tout semble à peu près figé. Peut-être cet exercice servira-t-il surtout à valider l’idée d’un clm pour spécialistes terminé par une ascension pour véritables grimpeurs. Ce profil de clm, très rare, intrigant. Il nécessite d’être très complet mais aussi de savoir gérer son effort, de faire les bons choix tactiques. Pour une fois, un contre-la-montre pourrait être sympa à suivre. Ce n’est pas le cas tous les ans (OK, celui de l’an dernier était top).

Note

[1] Oui, la référence n’est pas à la portée de tout le monde, Soren Prévost, comédien et humoriste, est moins connu que son père Daniel. Je voulais éviter du trop classique dans la veine des contes d’Andersen et autres « cracks » alors que Kragh ne se prononce pas comme ça s’écrit.