Etape 20

  • Etape 20 : une Planche à découper.

De Lure à la Planche des Belles Filles, contre-la-montre de 36,2km.

La particularité de cet unique contre-la-montre de l’édition 2020 se trouvait bien sûr dans son profil. Après une trentaine de kilomètres de plat et faux-plat (dont faisait partie le Col de la Chevestraye (non-classé), on finissait par une ascension de première catégorie (5,9km à 8,5% de moyenne) désormais bien connue (5e apparition sur le Tour depuis sa découverte en 2012). Cette montée qui attribuait des points au classement du meilleur grimpeur nous offrait un enjeu supplémentaire très intéressant. Richard Carapaz (INS) ne devançait en effet Tadej Pogacar que de 2 points et Primoz Roglic (TJV) de 7. Avec 10 points pour le plus rapide à escalader la Planche, le suspense restait entier (avec pour avantage pour l’Equatorien de pouvoir en garder sous le pied avant d’aborder cette ascension, luxe que ne pouvaient s’offrir les deux Slovènes).

Concernant le classement général, on n’imaginait pas de changement notable, même si Richie Porte (TFS) pouvait espérer doubler Miguel Angel Lopez (AST) pour monter sur le podium. En effet, Pogacar déplorait un retard de 57" contre un adversaire ayant montré dans les Alpes un niveau au moins égal ou légèrement supérieur à lui. Comment aurait-il pu le dominer nettement dans un exercice où Roglic a pris l’habitude de briller (un total de 4 victoires dans l’exercice sur le Giro et la Vuelta) ?

Le premier des 146 survivants s’est élancé à 13h00 (les 3 premiers à s’élancer étaient des Lotto-Soudal). Ils environ 1h05 à terminer. On attendait les meilleurs en environ 54’ (ça semblait très optimiste). Beaucoup de coureurs avaient pour seule ambition de terminer dans les délais. Certains voulaient se tester et le faisaient à fond à leur niveau, un tout petit nombre avant les hommes placés au général se présentaient avec pour ambition la victoire d’étape ou au moins un bon résultat, et enfin quelques-uns avaient pour mission de prendre des repères pour leurs leaders. Ils pouvaient notamment aider à évaluer une option, celle du changement de vélo avant l’ascension. On en a vu pas mal, au choix de chacun.

Rémi Cavagna (DQT), le champion de France et vice-champion d’Europe du clm, porteur du dossard rouge après sa répétition en soliste de la veille, a fait une démonstration sur la première partie (au point intermédiaire 1). Il ne pouvait pas gagner en raison de la fin d’étape très défavorable, néanmoins, sur les parties lui permettant d’exprimer ses qualités, il faisait du sale (finalement 3e au chrono intermédiaire n°2 au pied de la Planche mais meilleur temps au premier après 17’ de course). Son choix, ne pas changer de vélo. Il a rattrapé 4 ou 5 concurrents dont Tony Martin (TJV)… Il a terminé en 57’55. Sam Bennett (DQT) a mis presque 1’06, ce qui devait néanmoins largement suffire pour rester dans les délais, donc pour terminer avec le maillot vert à Paris.

David de La Cruz (UAD) a été le premier à s’approcher moins de 2’ du Français à l’arrivée (à 41").  Soren Kragh Andersen (SUN), gros rouleur vainqueur de 2 étapes sur ce Tour (à Lyon et à Champagnole), a franchi la ligne 3e à 2’ à quelques centièmes, un temps sensiblement égalé par Maximillian Schachmann (BOH). Cavagna avait réellement réussi un gran’gran’ numéro.

En très grande forme, encore frais et surtout extrêmement motivé par le maillot jaune qu’il défendait, Julian Alaphilippe (DQT) avait réussi l’exploit l’an dernier de remporter le clm de Pau, un clm accidenté avec un mur à l’arrivée. Dans des conditions bien différentes actuellement, on n’en attendait pas une performance incroyable. De même, compte tenu de son mal de dos préjudiciable pour tenir la position de chrono, Thibaut Pinot (GFC) ne risquait pas de vendre du rêve. Pinot_traverse_son_village.jpg Alaphilippe concédait déjà 1’32 à son coéquipier après 14,5km. Lors du passage de Pinot dans son village de Mélisey, certains de milliers de supporters allumaient des fumigènes, on en a vu un faire pendre un drapeau au-dessus de la route comme une cape de toréro (qui l’a percuté), il y avait même des inscriptions pour sa chèvre (Kim GOAT) née il y a environ 3 mois dont le compte Instagram cartonne… Il comptait 1’03 de retard sur Cavagna au premier point intermédiaire, 2’21 au 2e, avant l’ascension de la Planche. Contrairement à la plupart des autres coureurs jusqu’alors, il a changé de vélo.

Wout Van Aert (TJV) figurait parmi les favoris. Le champion de Belgique de l’exercice ayant énormément travaillé pour son leader sur tous les terrains, on pouvait imaginer qu’il manque un peu de jus. Dès les premières minutes, sa motivation sautait aux yeux. Au premier chronométrage intermédiaire, il était pourtant relégué à 39" de Cavagna. Il semble que par rapport au moment où le champion de France a couru, on ait assisté à un changement concernant le vent. Changement de sens et renforcement. Ceci contribuerait à expliquer l’éclat subi par le Belge. Cavagna pouvait donc réellement croire en une victoire d’étape a priori inespérée.

Lennard Kämna (BOH), un des hommes les plus en vue dans les montagnes, ancien champion et médaillé mondial de la discipline chez les jeunes, a fini en un peu plus d’une heure, à 2’12. Alaphilippe, suivant à terminer, a mis plus de temps, 5’03. Il a bien assez donné pendant ce Tour pour se permettre de ne pas faire le clm à bloc… Néanmoins, d’après ses dires, il n’en a pas réellement gardé. Si c’est réellement le cas, disons-le, il est cramé et aura bien du mal à briller aux ChM la semaine prochaine.

En juin, Pogacar a battu Roglic pour quelques secondes aux championnats de Slovénie de clm. Le vaincre une nouvelle fois dans cet exercice entrait dans le domaine du possible. Lui reprendre une minute, donc lui subtiliser le maillot jaune, non. Certainement pas. Les propres parents du jeune homme l’auraient parié. C’était impossible. Tout comme Lopez ne pouvait espérer lui piquer la 2e place, il devait même se méfier de Porte, bon rouleur, prêt à tout donner pour monter sur le podium à 35 ans après de nombreuses tentatives infructueuses, et même de Mikel Landa (TBM). Pogacar est parti à 17h12, Roglic à 17h14, peu avant l’arrivée de Pinot dans un temps honorable, 6e provisoire à 2’10 de Cavagna.

Des mauvaises nouvelles sont arrivées pour Cavagna : Tom Dumoulin (TJV) à seulement 12" au 1er inter, Van Aert revenu à 33" au 2e… Daniel Martinez (EF1) a fini très fort pour se classer 3e provisoire à 1’20 du Français mais a surtout repris beaucoup de temps dans l’ascension. Tout ça mis bout à bout, on devait s’attendre à ce que quelqu’un finisse par battre le TGV de Clermont-Ferrand. Ceci dit, la norme restait supérieure à 1’ au 1er inter (47" pour Porte, beaucoup plus pour Lopez).

Van Aert, qui a changé de vélo, montait très vite, beaucoup plus que Cavagna, il allait clairement le battre. 6" d’avance au 3e point de chronométrage (à mi-pente). Dans cette ascension, on voyait un avion avec un maillot belge, il explosait la concurrence. Chrono final : 57’27, 28" de mieux que Cavagna à qui il a repris plus d’une minute dans la montée (en y réalisant le meilleur temps provisoire). Mais Dumoulin allait encore beaucoup plus vite… 18" de mieux que Cavagna au pied de la montée (sans changer de vélo), 49" devant Damiano Caruso (TBM), 51" devant Van Aert.

Dans le duel de Slovènes, Pogacar se trouvait obligé de prendre des risques. Il est donc parti extrêmement vite (à 16" de Cavagna au 1er inter). Roglic se montrait moins performant (à 29"6). A dessein ?  Entendait-il gérer son effort façon Van Aert ? L’impression visuelle laissée par Pogacar en doublant Lopez à plus de 17km de l’arrivée était dingue. Après s’être stabilisée, l’avance du jeunot a repris sa hausse au point de relancer le suspense. Au classement général virtuel, il revenait à 30" seulement. Ils ont ensuite fait jeu égal pendant quelques kilomètres. Un suspense qu’on n’imaginait pas était en train de naître.

Carapaz se promenait avant de se mettre à fond au pied de la Planche des Belles Filles, son objectif du jour se résumait à la monter comme s’il avait le feu aux fesses pour y réussir un meilleur temps que Pogacar. On ne nous le montrait pas (il s’est d’ailleurs totalement loupé), contrairement à Dumoulin, qui sur son vélo de chrono avec roue lenticulaire paraissait assez lourd et peu efficace sur les pentes ascendantes. On ne le voyait jamais en danseuse, toujours assis en position clm.

Pogacar en a remis une couche, 24" de retard virtuel par rapport à Roglic, ça devenait fou, tout allait se jouer dans la Planche des Belles Filles, un scénario totalement inattendu. Le choix du maillot blanc de changer de vélo allait-il lui être préjudiciable ? L’opération, bien réalisée, lui a coûté peu de temps.

Les hommes bien placés au général commençaient à arriver, notamment Caruso, auteur d’une excellente performance (à 47" de Van Aert), assuré d’entrer dans le top 10 car Alejandro Valverde (MOV), ancien très bon spécialiste de l’effort solitaire, explosait. Guillaume Martin (COF) s’en sortant moins mal – pour ne pas dire mieux – que le vétéran espagnol.

Au pied de l’ascension, Pogacar pointait à seulement une seconde de Dumoulin. Il a dû changer de vélo avant, je n’en suis pas totalement certain, néanmoins ça semble logique compte tenu de la bataille pour le maillot à pois. A ce sujet, Carapaz ayant été chronométré en 17’22 sur la Planche des Belles Filles, nettement moins bien que Van Aert, ses chances de conserver sa tunique devenaient très faibles, un Slovène allait sans doute le lui ravir.

A l’arrivée, pénalisé par son choix de conserver un vélo de clm dans l’ascension, Dumoulin s’est emparé de la première place du classement de l’étape pour seulement 10"55 (Van Aert lui a mis plus de 40 secondes en moins de 6km). Cette erreur aurait dû servir de leçon à son équipe. Roglic a pourtant décidé de commencer à grimper avec sa roue lenticulaire. Ni lui, ni sa direction sportive – rappelons que le boss de l’équipe a été exclu par les commissaires de course de l’UCI après une vive altercation lors du contrôle des vélos – n’avait les idées claires. Informés des 36" reprises par Pogacar au 2e intermédiaire (après 30,3km), ils étaient en panique. J’imagine que le choix de ne pas changer de vélo visait à économiser les quelques secondes nécessaires pour effectuer cette substitution. Ils ont fini par se résoudre à l’effectuer un peu plus tard, à presque 5km du sommet, dans une zone s’y prêtant nettement moins facilement. On sentait l’improvisation, ça l’a coupé dans son élan. Ce choix stratégique devait être faire avant, lors de la reconnaissance, au pire en recevant les infos de Van Aert (qui l’a fait) et Dumoulin (qui ne l’a pas fait). Qualifier cette attitude d’amateurisme serait se méprendre. Ils ont juste fait face à une situation à laquelle ils n’étaient pas préparés, à laquelle personne de sérieux ne pouvait s’attendre : Roglic était en train de perdre le Tour de France. Quand le bateau prend l’eau, on fait souvent n’importe quoi pour tenter d’écoper.

L’écart virtuel au général est passe sous les 20 secondes… DINGUE ! Puis 16… 14… 13… 11… 10… 8 ! Roglic explosait en vol ! Ou alors Pogacar prenait son envol. Presque littéralement. Le gamin volait ! Pendant ce temps, auteur d’une formidable montée, Porte se rapprochait du temps de Dumoulin….

A 4km du sommet, l’écart initial de Pogacar par rapport à Roglic était comblé. Le porteur du maillot jaune ne l’était virtuellement plus. On le voyait s’écraser sur ses pédales, les épaules basses, le dos vouté, alors que Pogacar, informé, ne faiblissait pas. Tout se jouait dans la tête. Informé des écarts, Pogcar relançait encore, il débordait encore d’énergie. En apprenant son temps au 3e intermédiaire (à 2,7km de l’arrivée), on a compris la réalité de la situation : il réalisait un chrono monstrueux plus encore que Roglic n’en faisait un désastreux. Rendez-vous compte… 48" de mieux que Dumoulin à la moitié de l’ascension, 1’06 devant Porte, 1’15 devant Cavagna et… 1’22 plus vite que Roglic, passé ensuite après avoir doublé un Lopez en perdition.

Un bon moment après avoir croqué Landa (qui n’a pas changé de vélo), Porte a franchi la ligne d’arrivée avec 58 centièmes de seconde de retard sur Dumoulin. Aucun regret à avoir car il ne loupait pas victoire d’étape et s’assurait le podium au général tant espéré.

La comparaison entre les images des deux Slovènes en pleine ascension faisait apparaître une différence de rythme et de style incroyable. Pogacar transpirait l’euphorie, Roglic semblait avoir subi une commotion cérébrale, comme si un jeune homme s’était extrait de la foule avec une batte de baseball pour lui en envoyer un énorme coup dans le casque. En pratique, c’est à peu près ce qu’il a subi. L’annonce des écarts ayant le même effet qu’un coup violent porté par un objet contondant. Pogacar_determine__Roglic_mine.jpg

Pogacar a tout donné jusqu’au bout, finissant quasiment au sprint… 1’21 devant Dumoulin (et Porte)… Le réalisateur nous montrait en même temps Dumoulin (sans masque) et Van Aert (avec un masque) en train de regarder l’arrivée côte à côte. Il s’agit d’un des rares bons choix de cet homme qui a encore plus raté son Tour de France que les équipes Arkéa-Samsic et Total-Direct Energie. L’expression de leur visage (ou regard pour le Belge) était incroyable. Un grand moment de télévision ! Sous le choc, incrédules, défaits, blêmes, ils tentaient de rester impassibles, pourtant, leurs cerveaux devaient bouillonner. Dumoulin_et_Van_Aert_degoutes_a_l_arrivee_de_Pogacar.jpg

Non seulement Pogacar venait de leur mettre une énorme bran-bran, mais il venait de gâcher leur 3 semaines de travail en l’espace de quelques kilomètres. La Jumbo-Visma a tenté de verrouiller le Tour presque du début à la fin, le plan semblait se dérouler sans accroc, soudain tout s’effondre à cause d’un gamin que personne n’a vu venir… alors qu’il était juste là, caché en évidence devant tout le monde. Finalement, les "frelons" (surnom dû à leur tenue jaune et noire) ont bossé… pour Pogacar, passager clandestin de leur train. Ils devaient se sentir particulièrement bêtes !

Pour rappel, Carapaz, dont le seul objectif se résumait à réaliser le meilleur temps possible dans l’ascension, avait réalisé un temps de 17’22 (finalement 7e temps). Van Aert seulement 16’52. Porte a fait nettement mieux, 16’31 ou 32. Pogacar ? 16’10 ! Nouveau record de l’ascension[1]. Roglic y a concédé 1’20 (dont le changement de vélo). Il a fini en sale état, cramé physiquement et psychologiquement, laissant une drôle d’une impression avec son casque bizarre qui ne semblait pas bien enfoncé sur sa tête, comme victime d’une violente droite au menton. Il semblait à moitié KO après s’être fait infligé un énorme pain sur la Planche des Belles Filles. Son jeune compatriote n’a assommé. Dans l’absolu, terminer 5e n’a rien de déshonorant… mais à 1’56… A peine mieux que Cavagna, pas du tout grimpeur.

Saluons – ou pas ? – le fair-play – forcé ? – entre les deux héros de la Slovénie, ils sont proches, se respectent et Pogacar semblait presque gêné d’avoir réalisé son rêve au détriment de son aîné. Avaient-ils réellement le choix de réagir autrement ?

Le classement de l’étape est intéressant, y compris après le top 5.
1er : Tadej Pogacar (UAD), champion de Slovénie, en 55’55.
2e à 1’21 : Tom Dumoulin (TJV), grand spécialiste du clm, qui même en montagne conserve son style de rouleur, mais aurait sans doute fait mieux en changeant de vélo.
3e à 1’21 : Richie Porte (TFS), a repris une grosse minute à Dumoulin dans l’ascension.
4e à 1’31 : Wout Van Aert (TJV), champion de Belgique, meilleur dans la Planche qu’à la planche sur le plat.
5e à 1’56 : Primoz Roglic (TJV), plombé par la pression de l’enjeu et des attentes renforcée par les effets psychologiques de l’annonce d’écarts défavorables, 6e à 1’59 : Rémi Cavagna (DQT), avec son maillot de champion de France, le TGV de Clermont-Ferrand a réussi une prestation inOui !
7e à 2’29 : Damiano Caruso (TBM), motivé par la possibilité d’une entrée dans le top 10 (il a réussi).
8e à 2’40 : David de La Cruz (UAD), qui a dû faire le chrono à fond pour donner des indications à Pogacar.
9e à 2’45 : Enric Mas (MOV), sorte d’homme invisible dans ce Tour (4 top 10 – 5, 6, 7 et 9e – sur des étapes, jamais classé au-delà de la 84e place, seulement 3 fois au-delà de la 58e) mais super bien classé au général. Son changement de vélo a payé.
10e à 2’54 : Rigoberto Uran (EF1), moyen comme souvent, fantomatique lors de ce Tour.
11e à 3’19 : Daniel Martinez (EF1), pas horrible pour un grimpeur dont on imaginait qu’il puisse jouer le général après son succès sur le Critérium du Dauphiné mais a très vite sauté, se muant en chasseur d’étape (avec une belle victoire à la clé).
12e à 3’20 : Pello Bilbao (TBM), le champion d’Espagne a limité la casse.
13e à 3’26 : Marc Soler (MOV) qui l’a fait à fond pour le classement par équipes.
14e à 3’27 : Mikel Landa (TBM), trop moyen pour tenter d’arracher la 3e place du podium au général.
15e à 3’58 : Warren Barguil (ARK), 2e Français, plutôt bon compte tenu de l’enjeu presque inexistant le concernant.

19e à 4’09 : Thibaut Pinot (GFC), loin d’être ridicule compte tenu de l’état de son dos. Il a fait le chrono au mieux de ses capacités actuelles, on peut d’ailleurs penser qu’à 100% physiquement et motivé par une quête de podium ou mieux, voire par un maillot jaune, on l’aurait retrouvé dans le top 7, voire top 5 grâce à sa parfaite connaissance du terrain et au soutien du public qui l’aurait certainement transcendé, pas paralysé. (Pour rappel, l’an dernier, il avait fini 7e du clm de Pau dans un temps très proche de Porte.)

23e à 4’27 : Adam Yates (MTS), pas venu pour le général mais qui s’y est accroché après avoir obtenu le maillot jaune sur un coup du sort. A partir de sa 3e place le 2nd jour à Nice, il a enchaîné 17 étapes avec pour pire classement une 44e (dont 14 parmi les 26 premiers, plus jamais mieux que 6e). Il va rejoindre Ineos la saison prochaine et je serais étonné qu’il reste si médiocre en clm.
...
26e à 4’39 : Guillaume Martin (COF), qui jouait réellement le général pour la première fois, ceci sans véritable soutien en montagne comme sur le plat. Il a payé les conséquences d’une chute et de soucis techniques à des moments où ils étaient très handicapants. On a pu constater sur ce clm tout le chemin qui lui reste à parcourir pour espérer sr battre pour un top 5.
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45e à 6’17 : Miguel Angel Lopez (AST), grand perdant de ce clm, il était 3e, a explosé en vol, il a mal fini le Tour à l’image de presque tous les Colombiens.
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47e à 6’26 : Alejandro Valverde (MOV), incapable de défendre sa place dans le top 10, il n’a plus le niveau d’il y a quelques années où il jouait les premiers rôles dans cet exercice.
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156e à 11’58 : Jack Bauer (MTS), meilleur sur format beaucoup plus long, du 24h chrono.

Au classement de l’ascension, Pogacar devant Porte, Van Aert, Mas, Bilbao et Martinez. Le Slovène a donc pris 10 points, largement de quoi doubler Carapaz (7e), dont la marge se limitait à 2 unités. Pogacar a donc décroché le maillot à pois en plus du jaune qui, compte tenu de son jeune âge, se cumule avec le blanc. 3 victoires d’étapes après celles conclues à Laruns et au Grand Colombien, c’est autant que l’an passé sur la Vuelta. Il avait alors pris la 3e place du général[2] mais aucun maillot car il n’y avait pas de maillot du meilleur jeune au Tour d’Espagne. Sur son premier Tour, en plus de ses 3 étapes, il décroche 3 des 4 maillots distinctifs. Cette combinaison de maillot est inédite. Il remporte l’épreuve en n’ayant jamais été largué en montagne (maximum 15 secondes concédées à Roglic au Col de la Loze) mais en ayant perdu 1’21 dans la bordure entre Castres et Lavaur par manque de réussite (retardé par une crevaison puis un ralentissement suite à une chute, il n’a pu se replacer à temps). Qui plus est, il avait une équipe en bois rapidement privée de Fabio Aru et de Davide Formolo, si bien que seuls David de La Cruz et très occasionnellement Jan Polanc ou Marco Marcato pouvait lui donner un coup de main. A défaut d’équipe pour l’aider, il a hacké la Jumbo-Visma qui a contrôlé la course à se place en croyant faire le nécessaire pour se mettre à l’abri.

Le classement général définitif – sauf accident ou déclassement futur – est le suivant.
1. Pogacar en 84h26’33" (en réalité 55" car il a accumulé 32" de bonus).    2. Roglic à 0’59 (33" de bonus).
3. Porte à 3’30.
4. Landa à 5’58.
5. Mas à 6’07.
6. Lopez à 6’47.
7. Dumoulin à 7’48.
8. Uran à 8’02.
9. Yates à 9’25.
10. Caruso à 14’03.
11. G. Martin à 15’58.
12. Valverde à 17’41.
13. Carapaz à 24’44.
14. Barguil à 31’04.
Le 16e (Bilbao) est à une heure...
On trouve ensuite Pierre Rolland (BVC) 18e.

Les écarts sont gigantesques. On peut l’expliquer par différents facteurs, notamment le scénario avec beaucoup de leaders éliminés sur chutes ou fortement handicapés. Les Pinot, Bardet, Quintana, Bernal, Mollema, plus Gaudu, auraient eu leur place dans le top 10 ou mieux. Citons aussi les conséquences du confinement sur la préparation des coureurs et la construction de ce Tour avec de la montagne tout du long (ce qui multipliait les risques de connaître un jour sans coûteux au général et a fait renoncer très tôt un certain nombre de candidats potentiels à ces places, les encourageant à perdre volontairement du temps).

Bon, tout ça, c’est bien beau, mais ne le serait-ce pas trop pour être vrai et honnête ?

En y réfléchissant un peu, on se dit que la perf éblouissante de Pogacar a un côté surnaturel rarement bon signe dans le cyclisme. Il est impossible de ne pas a minima se poser des questions. Il m’apparait nécessaire de lister les éléments qui le rendent crédibles et ceux qui plaident en faveur du doute, à chacun ensuite de ses faire sa propre opinion à défaut de certitude.

  • Arguments allant dans le sens de la crédibilité.

-Il est très fort depuis longtemps (Tour de l’Avenir 2018, Tour de l’Algarve et Tour de Californie 2019, déjà un carnage sur la Vuelta 2019), ce n’est pas un type de 30 ans qui sort de l’anonymat et éclate tout le monde.
-Les circonstances de course et le scénario de ce clm (Roglic et Pogacar sont renseignés, ça fait craquer le premier et aide le second) généraient fort logiquement une euphorie incroyable chez lui, or on l’a toujours constaté dans les chronos de 2nde partie de Tour (comme dans d’autres grandes épreuves), quand un coureur le dispute avec une motivation extraordinaire, et a fortiori quand l’enjeu est le maillot jaune, il peut réussir une performance bien supérieure à ses standards. Le maillot jaune peut donner des ailes. Mais ça ne fonctionne que pour des coureurs n’ayant pas de pression. C’est du dopage psychologique.
-Pogacar savait n’avoir rien à perdre, depuis sa perte de temps lors de la bordure il courait sans aucune pression négative, toujours dans un dynamique positive, en cherchant à gagner des places, ce qui lui a permis de conserver beaucoup de fraicheur, il s’est infiniment moins usé psychologiquement et nerveusement que ses concurrents.
-Il a bénéficié durant ce Tour de l’absence totale d’attaque de Roglic, il "suffisait" de suivre, on ne l’a pas réellement testé, la Jumbo-Visma lui a même fait des cadeaux. Comme il n’avait pas d’équipe, il n’a pas non plus pu tester ses adversaires. La seule fois où il a pu attaquer relativement tôt, il a repris 40 secondes à tous les cadors.
-Comme expliqué précédemment, le niveau général de l’adversité n’était pas dingue, on le voit avec un Richie Porte sur le podium pour la première fois à 35 ans.
-Le profil de ce clm lui convenait parfaitement, il a été bon sur le plat (3e à 17" de Cavagna), très bon sur le faux-plat montant (revenu au niveau de Dumoulin) puis monstrueux dans l’ascension. Sur du tout-plat, il n’aurait probablement pas gagné et certainement pas dominé de la sorte.
-Sa capacité à renverser la table est aussi liée à la contreperformance relative de Roglic, passé à travers mentalement, qui a offert une impression visuelle lamentable avec son casque à moitié enfoncé sur sa tête… mais… cet argument génère aussi du doute.

Ce qui génère du doute…
-Malgré tout, si Roglic s’est loupé, il a pris la 5e place à 35" de Dumoulin et Porte, il fallait donc sortir un clm stratosphérique pour lui reprendre 58" ou plus (Roglic avait 57" d’avance au départ du clm)… Or Pogacar lui a repris 1’56 en repoussant tout le monde – dont des cadors très motivés – à plus d’1’20, ce qu’on se doit de qualifier avec un adjectif 3 fois plus fort que «stratosphérique».
-La dernière fois qu’on a vu un retournement de situation si fou sur le Tour, c’était l’œuvre de… Floyd Landis, grillé quelques jours plus tard par un test antidopage positif.
-Le patron tout puissant de son équipe (UAE Team Emirates), Mauro Gianetti, a un très lourd passé concernant le dopage, tant à l’époque où il était coureur professionnel[3] puis en dirigeant notamment l’équipe Saunier Duval de Riccardo Ricco et Leonardo Piepoli, énormes chaudières, le petit Ricco pouvant même être qualifié de toxicomane.
-Sa montée de la Planche des Belles Filles a pulvérisé tous les chronos[4].
-Il a détruit des rouleurs monstrueux : 1’21 de mieux que Dumoulin et Porte, 1’31 de mieux que Van Aert…
-La Slovénie n’est pas réputée pour être le pays du cyclisme propre, ces 10 dernières années 8 pros ont été suspendus pour dopage… sur 19 ayant évolué sur le World Tour. Certains étaient impliqués dans l’affaire Anderlass. Seule la Colombie compte plus de cas de dopage avérés en 2019.

Sa jeunesse me fait penser que nous aurons les réponses à ces questions. Il a une trop longue carrière devant lui pour que la vérité ne finisse pas par sortir si cette vérité devait être très moche. S’il est clean et est juste un phénomène ou un grand coureur très opportuniste, ses résultats futurs nous le montreront (rappelons qu’à l’âge de Pogacar, Roglic n’était pas cyclisme mais sauteur à skis, le voir débarquer à ce niveau dans le monde du cyclisme a énormément fait parler, cet échec le rend plus humain, il fait apparaître des failles, ce n’est pas le robot dont il se donnait l’image, on en vient à se demander si depuis le début du Tour il n’a pas passé son temps à bluffer avec l’aide de son équipe pour masquer un niveau inférieur aux attentes). L’idée qu’il puisse s’agir d’un talent générationnel fait flipper. La Slovénie, pays de 2 millions d’habitants, en aurait 2 en même temps dans deux sports majeurs : Pogacar en cyclisme et Luka Doncic en basket. Outch…

Information complémentaire : sans surprise, on a appris l’élection de Marc Hirschi (SUN) en tant que Super-combatif du Tour.

Le résumé.

La fin de l’étape… viendra.

En 1989, Greg Lemond avait piqué le maillot jaune et la victoire finale à Laurent Fignon le dernier jour pour 8 secondes lors d’un clm sur les Champs-Elysées. La comparaison est tentante. Seulement, il y a 31 ans, il s’agissait d’un énorme hold-up[5]. La victoire de Pogacar sur son adversaire – aussi compatriote et ami – ne souffre d’aucune contestation, il lui a juste mis une gigantesque bran-bran (Roglic a à peine plus perdu le Tour que Pogacar ne l’a remporté). Le jeune homme va donc disputer la dernière étape avec arrivée sur les Champs en portant son maillot jaune pour la première fois. Ce maillot, depuis 30 ans, c’est le dernier qui le porte qui l’emporte (sauf déclassement ultérieur).

Notes

[1] A relativiser, lors des autres passages en course, on montait au terme d’une étape qui avait forcément fatigué les concurrents.

[2] Derrière Roglic, vainqueur final.

[3] Il a failli mourir et a passé plusieurs jours dans le coma en prenant un nouveau produit même pas validé médicalement.

[4] C’est à relativiser, il ne s’agissait pas d’une montée sèche mais tout de même dans une configuration favorable.

[5] Il y avait alors notamment une polémique concernant le matériel utilisé par l’Américain.