Autre élément perturbant, la "bulle course" et tout le contexte Covid-19. Chaque formation vivait confinée dans sa propre "bulle équipe", souvent elle-même divisée en mini-bulles pour éviter les contacts et les risques de se faire exclure du Tour (à 2 cas dans une équipe, ça dégageait sans procès). Les coureurs et autres membres des équipes craignaient tous de choper le virus. Certains ressentaient une psychose et flippaient dès qu’ils croisaient un supporter sans masque au bord de la route. Saluons d’ailleurs le respect des consignes par l’immense majorité des gens venus au bord des routes encourager les coureurs. A certains endroits ils étaient très nombreux, à d’autres on a clairement ressenti un manque lié à la fois à la période (après la rentrée, il manque les vacanciers, en particulier les étrangers) et aux fermetures de l’accès aux cols et à certaines zones d’arrivée, parfois en débit du bon sens puisque les gens s’amassaient 3 fois plus là où on leur interdisait pas de venir… Dans l’ensemble, on observait plus une ambiance de Vuelta.

Au final, si Christian Prudhomme (hors de la bulle course) et 4 membres des bulles équipes ont subi un contrôle positif lors de la première journée de repos, on n’a rencontré aucun problème, le dispositif a fonctionné, aucun coureur n’a dû quitter l’épreuve, on a eu 100% de résultats négatifs lors de la 2nde vague de tests lors de la 2nde journée off. Néanmoins, tout ceci n’a rien de neutre. Ce manque d’interaction avec le public, avec les journalistes qui d’habitude sont en permanence au contact des équipes et des coureurs avant comme après les étapes, mais aussi avec leurs familles, certains l’ont mal vécu. D’autres en ont profité. On ne peut l’évaluer, il faudrait faire du cas par cas. Moralement, se sentir coupé du monde dans une épreuve qui normalement fait de vous le centre du monde, on peut aimer ou détester. Avoir peur en permanence d’être contaminé et de provoquer la disqualification de son équipe peut peser, pomper énormément d’influx. En revanche, éviter de perdre une heure au protocole après la course simplifie la vie d’un maillot jaune, il économise beaucoup d’énergie (celle qui manquait à Julian Alaphilippe l’an dernier pour accrocher un podium au général). Moins de monde pour vous soutenir dans une ascension ou normalement le public vous aide à trouver des ressources insoupçonnées au fond de vous, ça joue évidemment beaucoup sur les capacités physiques, donc l’aptitude à attaquer ou à résister, autrement dit sur le spectacle.

Peut-être ces facteurs sont-ils à prendre en compte pour expliquer l’implosion – relative – de Primoz Roglic (TJV). Dans sa tête, ça n’a pas tenu jusqu’au bout. Sans doute faut-il aussi les prendre en considération pour apprécier le renversement de situation réussi par Pogacar lors du clm. Il était extrêmement frais, n’a semblé subir aucune pression, comme si, à l’intérieur de sa bulle, il ne se rendait compte de rien, comme s’il se contentait de vivre l’instant, de se faire plaisir sans penser à rien d’autre. Dans ce contexte, on lui épargnait toutes les sollicitations médiatiques, celles des sponsors, les signatures d’autographes, les selfies, tout un tas de petites choses qui, en s’accumulant, fatiguent, perturbent, font se rendre compte de l’exploit qu’on peut ou va réaliser, donc vous font perdre votre fraicheur, vous usent nerveusement, vous privent de cette sorte de candeur, cette audace de la jeunesse.

Bon, mine de rien, on s’est quand même ennuyé ferme en déplorant jour après jour la domination de la Jumbo-Visma. Elle a cadenassé la course grâce à sa supériorité nette sur toute autre formation. Attendus pour les concurrencer, les Ineos Grenadiers sont très mal managés depuis le décès soudain de Nicolas Portal. Cette équipe aux 8 nationalités différentes ne ressemblait à rien, son leader a craqué. Finalement, cette défaite cuisante lors du clm individuel – heureusement qu’aucun clm par équipes n’était au programme, les Néerlandais auraient réalisé un carnage avec Primoz Roglic, Tom Dumoulin, Wout Van Aert, Tony Martin et Amund Jansen et plié l’affaire sans laisser la moindre chance à un Pogacar mal entouré – donne une certaine morale à l’histoire. Jumbo-Visma était l’équipe la plus forte, aucune autre ne pouvait lui résister, seulement elle a mal couru en tentant de reproduire des vieilles recettes d’Ineos/Sky déjà utilisées par les équipes de Lance GrosBras. Tout boucler, obliger tout le monde à monter les cols au train sans bouger une oreille, ça fonctionne… jusqu’au jour où un petit jeune un peu trop sous-estimé vous fend en deux dans le sens de la hauteur le jour où c’est chacun pour sa peau sans possibilité de se faire aider par son équipe. Quand on domine et qu’on se crée de nombreuses occasions, il faut marquer des buts, sinon on s’expose à un contre. Ce qui vaut en football depuis des décennies vaut aussi en cyclisme. Pogacar perd 1’21 sur une bordure, les Jumbo-Visma – ou plutôt Roglic – le laissent reprendre 40" presque gratuitement dans la foulée. Boulette. A certains moment, notamment dans les Pyrénées, Roglic semblait une jambe au-dessus de tout le monde, seulement il n’a rien tenté, désirant manifestement de repousser au maximum son jaunissement (ça ne changeait rien au comportement de son équipe qui, dans les faits, assumait le maillot avant de s’en emparer). A vrai dire, on ne l’a JAMAIS vu attaquer, il a juste lâché Pogacar à la pédale dans le Col de la Loze pour lui gratter 15 secondes (hors bonifs). La force de l’équipe ne fait pas tout. Ce constat me réjouit bien que je ne me fasse aucune illusion, l’an prochain Jumbo-Visma et Ineos reviendront sans doute avec des armadas flippantes construites dans le but d’étouffer la concurrence.

En attendant, laissez-moi me contenter de ce petit plaisir : pas de Primoz attaquant, pas de Primoz en jaune à Paris… mais la prime à l’attaquant, le seul à avoir osé de façon récurrente provoquer les Jumbo-Visma, même si en pratique, il ne pouvait réellement faire la différence en montagne par rapport à son compatriote. Vive l’audace ! Reste à savoir si avec son nouveau statut, Pogacar continuera à prendre le risque d’attaquer… donc de se faire contrer. Il a beaucoup osé car il courait avec la mentalité du jeune ayant tout à gagner, rien à perdre, personne à décevoir.

Quid de la probité de Pogacar ? J’ai déjà ouvert ce débat après sa victoire au clm. Douter me semble légitime, le penser propre ne m’apparaît pas délirant. «Sloveni, vidi, vici» ne me fait pas rêver, cette conquête soudaine du cyclisme par plusieurs représentants d’un petit pays sans réelle tradition cycliste a de quoi inquiéter (ça vaut quel que soit le pays, y compris avec de grands pays comme les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, dont l’émergence soudaine en superpuissance du vélo respectivement dans les années 2000 et 2010 n’inspirait pas confiance). Attention, croire que tout le monde est propre ou à l’inverse soutenir que les coureurs seraient tous dopés n’a pas de sens. D’ailleurs Nairo Quintana, étincelant en début de saison, son frère Dayer Quintana, leur équipier Winner Anacona, un médecin colombien et un kiné espagnol – tous imposés à Arkéa-Samsic par le premier nommé arrivé en leader de l’équipe – font l’objet d’une enquête pour des soupçons de dopage. Les gendarmes de l’OCLASEP ont mené une perquisition mercredi notamment dans les chambres de ces 3 Colombiens. Des médicaments et du matériel pouvant correspondre à des pratiques dopantes ont été saisis. Ça ne sent pas bon pour eux ! Pour le moment, il ne s’agit que de soupçons (limités à certaines personnes, l’équipe en elle-même n’est pas concernée).

D’ailleurs, au sujet du dopage, vous aurez remarqué la défaillance de Roglic… Avant ce clm, il s’agissait d’un cyborg, la Jumbo-Visma était composée de mecs assemblés en usine. Cette énorme claque permet de relativiser. Rappelons-le, lors de ses 172 Tours de France victorieux avant d’être déchu de son palmarès, Lance GrosBras n’a connu aucune défaillance. Il était infaillible, monstrueux tous les jours. Or un être humain infaillible, ça n’existe pas. Pas sans aide chimique, médicale ou mécanique. Je vais donc être clair : soit cette "panne" de Roglic prouve qu’il ne triche pas et est simplement un excellent coureur victime d’un jour sans physiquement (problème relié à la pression du résultat manifestement difficile à encaisser), soit elle prouve qu’en 2020 on se dope moins efficacement que par le passé. Dans les deux cas, il s’agit d’une victoire pour la lutte antidopage (sauf si Pogacar a pris une dose de carburant pour fusée avant le clm^^).

Ne nous le cachons-pas, concernant son aspect strictement sportif, cette édition du Tour restera dans les mémoires qu’en raison de l’exploit de Pogacar, devenu le plus jeune vainqueur depuis 1904 (et encore, à l’époque, le gamin de 19 ans finalement déclaré vainqueur l’avait été suite aux déclassements des 4 ou 5 concurrents qui le précédaient). Le précédent record datait de… 14 mois et la victoire d’Egan Bernal (INS). Il a aussi rejoint la liste assez courte des coureurs à triompher dès leur première participation. On n’y trouve à peu près que des cadors (hormis lors des toutes premières éditions où, logiquement, il était plus courant de s’imposer en faisant ses débuts, puisque tout le monde faisait ses débuts^^). Le dernier en date ? Laurent Fignon. Ça commence à dater !

  • Je vous fais un résumé très court de chaque étape. Vous allez voir, on s’est beaucoup plus ennuyé que régalé (quelques étapes et fins d’étapes valaient le coup).

1ère étape : il pleut, la route est une patinoire, ça tombe de partout, les coureurs décident de neutraliser la course et de se contenter du sprint final remporté par Alexander Kristoff (UAD).
2e étape : rien de très intéressant dans cette étape montagneuse – une attaque pour prendre le maillot à pois, rien d’autre – hormis le final impressionnant du trio formé par Julian Alaphilippe (DQT), Adam Yates (MTS) et Marc Hirschi (SUN), 3 hommes très en vue pendant ce Tour. Le Français gagne et prend le maillot jaune.
3e étape : une étape en bois avec une échappée toujours pour le maillot à pois, et à la fin, un sprint magnifique de Caleb Ewan (LTS) pour sauver la journée.
4e étape : première arrivée au sommet… mais aucune bagarre entre cadors, Jumbo-Visma contrôle, Roglic s’impose au sprint.
5e étape : la pire étape de tous les temps ! Pas la moindre échappée, le néant absolu, peloton groupé du début à la fin et victoire de Van Aert au sprint. Après l’étape, une pénalité de 20 secondes infligée à Alaphilippe pour un ravitaillement trop tardif offre le maillot jaune à Yates.
6e étape : 5 minutes de bagarre pour former l’échappée du jour où la sélection naturelle se fait jusqu’à la victoire du plus fort, Alexey Lutsenko. Calme absolu au sein du peloton malgré une nouvelle arrivée au sommet.
7e étape : la véritable étape folle de ce Tour avec deux temps principaux. D’abord, Bora-Hansgrohe met le feu très tôt pour éliminer les sprinteurs (Peter Sagan visait l’étape et le maillot vert), ensuite ça part en bordure, ça explose de partout. Au bout du compte, Van Aert remporte le sprint des rescapés, plusieurs leaders prennent un éclat au général.
8e étape : première étape pyrénéenne, on a deux courses en une, la victoire d’étape revient à Nans Peters (ALM) au terme d’une grande échappée, entre cadors on se met enfin une petite peignée dans la dernière ascension, seulement on ne s’engage pas à fond, Roglic semble vouloir en garder sous la pédale pour éviter de prendre le maillot jaune, résultat, ça revient dans la descente et hormis Pogacar, qu’on a laissé partir, presque tous les gros finissent ensemble.
9e étape : sensiblement le même profil d’étape que la veille, Hisrshi anime la course en effectuant un très grand numéro, il se fait reprendre tout à la fin, Pogacar l’emporte au sprint dans le petit groupe de cadors chassés par un petit groupe de leaders. Jusqu’aux 2 ou 3 derniers kilomètres de la dernière ascension du jour, tout le monde se soumettait au train de la Jumbo-Visma. Pogacar y a remédié. Roglic prend le maillot jaune… involontairement.

2e semaine…
10e étape : étape très nerveuse après la journée de repos (par peur de bordures… qui ne se sont pas produites), de nombreuses chutes à déplorer, sprint massif à l’arrivée, première victoire de Sam Bennett (DQT).
11e étape : de la transition laxative habituelle avec quelques accidents à déplorer et pour finir un nouveau gros sprint massif remporté de belle façon par Ewan, mais surtout le déclassement de Sagan pour un coup d’épaule (d’où le retard considérable au Slovaque sans sa quête de 8e maillot vert).
12e étape : longtemps contrôlée par les Bora-Hansgrohe, l’étape s’anime dans sa dernière partie où la Sunweb manœuvre parfaitement pour faire gagner Hirschi. Les 50 dernières bornes (sur 218) étaient digne du Tour.
13e étape : nouvelle arrivée au sommet, cette fois au Puy Mary, encore deux courses en une, le meilleur grimpeur de l’échappée – Daniel Martinez (EF1) – s’impose (on a eu un peu de suspense), en revanche au sein du peloton… rien… Un laisser-faire incroyable… avant une explication très tardive. Pour mémoire, le réalisateur a loupé son lancement dans l’avant-dernière difficulté à une douzaine de kilomètres de la fin (à vrai dire, seuls les 2 à 3 derniers ont fait des dégâts en raison de la pente hardcore, ça n’attaquait pas vraiment, d’où de faibles écarts).
14e étape : la lutte pour la maillot vert anime une partie de l’étape, la Bora-Hansgrohe fait le nécessaire pour éliminer les sprinteurs, puis R.A.S. pendant un long moment avant les côtes du final où la Sunweb tire encore son épingle du jeu avec cette fois Soren Kragh Andersen plus malin que tout le monde dans cette fin d’étape très animée.
15e étape : nouvelle arrivée au sommet, la Jumbo-Visma cadenasse la course du début à la fin, il ne se passe RIEN, l’échappée étant bien consciente de jouer perdante, les cadors attaquent les 600 derniers mètres (sur les 17,4 répertoriés du Grand Colombien), Pogacar l’emporte au sprint devant Roglic, auteur de sa seule attaque en 3 semaines, les gros finissent presque tous à quelques secondes.

3e semaine.
16e étape : cette fois le peloton laisse faire les échappés, le gros groupe qui se détache se délire progressivement, on assiste à une course par élimination, Lennard Kämna (BOH) profite de l’erreur tactique de Richard Carapaz (INS) pour s’imposer. Le groupe maillot jaune termine à près de 17’, il ne s’est rien passé.
17e étape : comme d’habitude, une échappée se forme tôt en sachant n’avoir aucune chance d’aller au bout, Carapaz résiste longtemps mais est repris dans le Col de la Loze qui fait tout le spectacle en lui-même de par ses pentes folles. Auparavant la Bahrain-McLaren s’est prise pour la Jumbo-Visma en faisant le train très longtemps pour mieux exploser. Un équipier de Pogacar puis les équipiers de Roglic ont poursuivi l’effort jusqu’à finir en homme à homme sur la fin dans les parties les plus difficile. Miguel Angel Lopez (AST), le plus entreprenant, l’emporte en solitaire.
18e étape : le coup classique de la grande échappée qui se délite, seuls les plus forts restent devant, on se joue le maillot à pois et la victoire d’étape, le favori parmi les fuyards chute, ce qui nous donne un doublé d’Ineos Grenadiers avec la victoire pour Michal Kwiatkowski. Au sein du groupe maillot jaune, peu de mouvement, l’attaque de Mikel Landa (TBM) sans grande conviction échoue, on se bat un peu avant un regroupement quasiment général après la dernière grosse difficulté du jour. Les Jumbo-Visma ont encore fait ce qu’ils voulaient. Les rares éliminés l’ont encore été au train en raison d’une défaillance.
19e étape : ennui mortel avant que la course ne soit relancée un peu avant le sprint intermédiaire jusqu’à la formation d’une échappée à 12 comprenant beaucoup des meilleurs sprinteurs… tous piégés par Kragh Andersen dès la 2e contre-attaque (donc finalement sans grande baston).
20e étape : le seul clm… pour le coup totalement dingue de par son scénario.
21e étape : le classique défilé avant des tours sur le circuit des Champs-Elysées presque sans public et une victoire de Sam Bennett au sprint.

Je résume : beaucoup d’étapes de montagne intercalées un jour sur deux avec des étapes de plat pendant la première semaine, mais génératrice de très peu de bagarre entre favoris avant le Pyrénées. Et encore, même là, la Jumbo-Visma bloquait tout, elle semblait faire de son mieux pour laisser le maillot jaune à Alaphilippe puis à Yates. On a eu pas mal d’étapes en bois dont une sans aucune attaque, même s’il y en a aussi eu une totalement folle de par son intensité et ses rebondissement (la 8e). En 2e semaine le ménage s’est surtout effectué suite à des chutes, leurs effets se faisant ressentir jusqu’au terme du Tour. Si on a vu quelques parties de manivelle intéressantes sur des fins d’étapes – pas sur toutes – et au sein des échappées autorisées par les cadors. La Jumbo-Visma continuait globalement à tout verrouiller, hormis quand d’autres formations faisaient le travail pour elle… Seule l’extrême difficulté de la fin du Puy Mary et du Col de la Loze ont réellement fait des dégâts et provoqué une véritable sélection. Elle ne se faisait que par l’arrière, pour ainsi dire jamais par l’avant. Lors de ce Tour, contrairement au précédent, particulièrement épique, personne n’osait ou ne pouvait attaquer pour essayer de gagner au risque de perdre. Même Pogacar n’a pas essayé de le remporter… Il l’a fait quand même ! D’où l’absence de suspense crédible… avant ce retournement de situation totalement inattendu. A vrai dire, l’animation du Tour 2020 doit beaucoup plus à la bataille pour le maillot vert et – sur quelques étapes seulement – à celle pour le maillot à pois (dont le règlement décourage de plus en plus les candidats année après année). Dès la 2e semaine, les leaders non-slovènes se disputaient au mieux la 3e place. On a fini avec une petite douzaine de coureurs seulement intéressés par le général.

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  • Pour faire le bilan équipe par équipe, j’ai choisi un ordre particulier. J’ai pris le classement des gains (partagés entre les coureurs de l’équipe avec une part pour le staff). On a quelques surprises (je vous épargne les montants, ça va de plus de 630000 à un peu plus de 15000 euros).

1. UAE Team Emirates : ça avait bien débuté avec une victoire le premier jour accompagnée d’un maillot jaune pour Alexander Kristoff, puis dynamique inversée quand 2 équipiers ont rapidement disparu (Aru et Formolo) et Pogacar a été victime de la bordure, avant un retournement total de tendance. Le bilan à Paris est incroyable avec la victoire finale au général, 3 des 4 maillots (jaune, blanc et à pois), 4 victoires d’étapes… Pogacar est presque l’unique responsable de ce bilan extraordinaire tant il a manqué d’assistance de ses équipiers. Hormis quand David de La Cruz a pu faire son job lors de la dernière semaine, Pogacar a dû se débrouiller seul. Son côté très offensif a dû ravir les sponsors même avant sa prise de maillot.

2. Jumbo-Visma : 3 étapes remportées (Roglic et Dumoulin ont aussi fini 4 fois 2e et Van Aert 2 fois 3e), Roglic environ 2 semaines en jaune pour se faire cueillir lors du clm et ne finir qu’avec une 2e au général individuel comme par équipes (la 7e place de Dumoulin, tout le monde s’en cogne). Ce qui devait être le Tour parfait s’est transformé en énorme échec. Hormis pour les sponsors qui ont beaucoup fait parler d’eux. A vrai dire, Van Aert sort grandi de cette Grande Boucle, c’est le seul.

3. Trek-Segafredo : Porte a fini 3e du général, l’équipe compte 6 podiums sur des étapes sans jamais l’emporter… Je ne sais pas d’où vient l’argent justifiant de voir cette formation au 3e rang du classement des gains. Après la perte de Mollema sur chute en milieu de Tour, disposer d’un 2nd leader lui a fait défaut, la privant de marge de manœuvre. Seul le classement de Porte sauve un bilan bien maigre.

4. Movistar : Enric Mas termine 5e du général et 2e du maillot blanc, sinon, individuellement, c’était nul, les rares coups tactiques tentés et la participation aux échappées ont abouti à des fiascos permanents… hormis si on prend en compte l’objectif traditionnel de cette formation, à savoir le classement par équipes, encore remporté (comme en 2015, 2016, 2018 et 2019).

5. Sunweb : une victoire pour Marc Hirschi (qui avait commencé par une 2e place puis une 3e), deux pour Soren Kragh Andersen, deux des grandes révélations de ce Tour, et le prix du super-combatif du Tour pour le Suisse. Pas mal, non ? Cette équipe a aussi brillé par son audace et son collectif, elle a multiplié les offensives bien préparées, les démonstrations tactiques. Du cyclisme intelligent comme Movistar est incapable d’en produire. Ça aurait pu encore mieux se passer, Hirschi ayant manqué le maillot à pois uniquement en raison d’une chute bête. Même dans les sprints elle a montré de belles choses, il en manquait un peu à Cees Bol, son sprinteur, pour conclure en début de Tour. Ça a donné une quinzaine de top 10 d’étapes (dont les 3 victoires) par 6 ou 7 coureurs différents. Je qualifierais sans hésitation la Sunweb d’équipe ayant le mieux réussi son Tour collectivement.

6. Bahrain-McLaren : Valls perdu très tôt, Poels blessé très tôt qui a mis longtemps à se refaire une santé… Ça partait mal. Pourtant, grâce à Mikel Landa assisté par Damiano Caruso et Pello Bilbao, l’ancienne Lampre a sauvé les meubles en plaçant 2 hommes dans le top 10 du général (Landa 4e, Caruso 10e). Collectivement, l’équipe s’est montrée 2 ou 3 fois sans réellement se mettre en valeur et il manque clairement le coup d’éclat de nature à changer la perception de ce qu’a fait cette équipe pendant ces 3 semaines.

7. Deceuninck-Quick Step : victoire d’étape dès le 2e jour pour Julian Alaphilippe (encore régulièrement en vue dans les échappées par la suite sans conclure en raison d’une forme inférieure à celle de l’an dernier), puis 2 succès – dont celui sur les Champs – et des podiums lors de sprints finaux pour Sam Bennett qui a ramené le maillot vert à Paris, bien aidé par Michael Morkov. Sans oublier Rémi Cavagna, lui aussi capable de se mettre en valeur. Cette formation belge a réussi son Tour, néanmoins une tache restera indélébile sur son bilan… Les fautifs s’en voudront longtemps en raison de l’erreur stupide ayant valu à Alaphilippe de perdre prématurément le maillot jaune décroché à Nice (pour rappel, on l’a ravitaillé 3km après la fin de la zone autorisée).

8. Astana : une victoire grâce à Alexey Lutsenko parti dans une échappée, une très belle pour Miguel Angel Lopez au Col de la Loze et… une performance désastreuse du Colombien lors du clm le faisant passer de la 3e à la 6e place au général final. Le bilan reste bon, néanmoins l’équipe n’a aucunement pesé sur la course.

9. Ineos Grenadiers : ça partait très mal. Dès l’annonce de la composition de l’équipe, on sentait un manque de cohérence ou de cohésion. Les chutes de Pavel Sivakov n’ont pas aidé. Richard Carapaz a vite décroché au classement, perdant son statut de leader de rechange. Tout reposait sur les épaules d’Egan Bernal, tombé lors du Dauphiné, qui aura tenté de faire illusion, parfois en faisant rouler ses hommes. Ça a fonctionné avant son implosion lors de la 15e étape. Pas au niveau de son statut de vainqueur en titre, il a abandonné le lendemain. Pour sauver son Tour, Ineos a dû changer de stratégie et envoyer Carapaz dans les échappées. 3 jours de suite. Il a très mal couru et laissé échapper une victoire qui lui tendait les bras, puis est parti au casse-pipe en pensant sans doute plus au maillot à pois (aucun point avant la 16e étape). La 3e fois, sur un coup de bol (la chute d’Hirschi), ça a fonctionné, il a pu prendre le maillot en partant avec Michal Kwiatkowski, offrant à son sponsor la photo qui fait illusion, celle du duo passant la ligne ensemble, bras dessus, bras dessous (avec victoire offerte au Polonais). Seulement Carapaz n’a même pas pu conserver ce maillot. Le bilan final est dégueulasse. On flirte avec le fiasco compte tenu du statut et du budget de l’équipe.

10. Bora-Hansgrohe : Lennard Kämna a sauvé le bilan en gagnant à Villars-de-Lans. Peter Sagan, attendu pour un 8e maillot vert, l’a certes porté 5 jours (en 2 fois), mais il s’est loupé en terminant 5e, 5e, 4e, 13e, 3e, 85e, 13e, 4e, 9e et 3e des étapes à sa portée, soit en se faisant piéger dans le final, soit en étant juste battu par plus fort. Le pire ? La 85e place suite à un déclassement alors qu’il avait franchi la ligne 2e. Il y a clairement perdu le maillot vert. Une seule victoire quand vous avez Sagan dans vos rangs, le bilan est très maigre. La disparition d’Emmanuel Buchmann dans le ventre mou du classement général dès la 1ère étape des Pyrénées et les loupés tactiques comme au Puy Mary (2e et 3e alors qu’ils jouaient la victoire à 2 contre 1) n’embellissent pas le tableau. Pourtant, je suis tenté de dire que cette équipe a réussi son Tour tant elle a pesé sur la course en réalisant de grands numéros collectifs, en se battant le maillot vert à la moindre occasion, en animant cette édition à des moments où on n’espérait rien.

11. Education First : très présente dans certaines échappée, cette formation américaine s’en sort avec une belle victoire pour Daniel Martinez au Puy Mary et une 8e place finale pour Rigoberto Uran, sorte de passager clandestin du top 10 – et même 3e pendant 2 jours – depuis la 7e étape. On ne l’a pas du tout vu, contrairement à Neilson Powless, très présent dans les échappées. Sergio Higuita a déçu (et abandonné, victime d’un accident bête), Daniel Martinez aussi (on l’attendait au général après sa victoire au Dauphiné, il a immédiatement décroché, sa victoire ne sauve pas tout). Le bilan est très mitigé. La couleur du maillot explique facilement 75% de la visibilité de cette équipe lors de ce Tour.

12. CCC : orange, mais désespoir. Matteo Trentin s’est souvent montré dans les sprints intermédiaires (jamais mieux que 7e à l’arrivée) pour terminer 3e du classement du maillot vert, on a un peu vu Simon Geschke ou Alessandro De Marchi dans des échappées, Greg Van Avermaet a fini 3e ou 4e lors de 3 étapes… C’est tout. Ah pardon, Ilnur Zakarin aurait pu remporter une étape dans les Pyrénées s’il était capable de descendre comme il sait monter. Quand vous êtes aussi cataclysmique en descente, comment pouvez-vous espérer remporter une étape qui arrive en fond de vallée ?

13. AG2R-La Mondiale : belle galère ! Romain Bardet était bien mieux que prévu, tentant même de prendre le maillot jaune dans les Pyrénées… avant d’être mis à terre dans une montée de col par un assistant d’une autre équipe, puis d’abandonner suite à un crash très violent (il a terminé l’étape malgré une commotion cérébrale). Déjà que Pierre Latour était hors de condition et Alexis Vuillermoz inexistant… Outre la satisfaction relative venue de Clément Venturini, intéressant lors de certains sprints, on retiendra les 15 jours de Benoît Cosnefroy avec le maillot à pois, il s’est montré vaillant (même si ce maillot ne tenait qu’à un fil). La très belle victoire – et le comportement général – de Nans Peters reste le grand moment pour cette équipe. Le bilan reste correct, presque bon par rapport aux attentes.

14. Mitchelton-Scott : Adam Yates a porté le maillot jaune quelques jours sur un concours de circonstances, en principe il ne devait pas jouer le général, il s’y est accroché pour finir 9e. C’est à peu près tout, même si Luka Mezgec a réglé 2 fois le premier groupe derrière Soren Kragh Andersen (vainqueur en solitaire). Cette équipe avait réalisé un excellent Tour 2019, celui-ci est médiocre, voire raté.

15. B&B Hôtels-Vital Concept : aucune victoire, aucun maillot, pourtant on peut parler de franc succès. Pour une équipe invitée, donner une si bonne image, se montrer omniprésente lors de son premier Tour de France en pesant réellement sur la course, empiler les top 10 (7 pour Bryan Coquard dont une 3e place, 3 pour Quentin Pacher, au mieux 4e, et 2 pour Pierre Rolland – passé à rien de porter le maillot à pois à Villars-de-Lans – dont une 2e place à Sarran lors de l’étape où on rendait hommage à Poulidor), ceci malgré une grosse chute de Coquard (4e au classement du maillot vert), ça mérite des applaudissements nourris. Bravo messieurs ! La formation de Jérôme Pineau devait recevoir rapidement son invitation pour le Tour 2021.

16. Lotto-Soudal : très vite réduite à 10, cette équipe a tout misé sur Caleb Ewan… vainqueur de deux étapes au terme de magnifiques sprints sans assistance (il a aussi pris une 2e place). En montagne, c’était gruppetto tous les jours avec ses hommes pour le ramener à l’arrivée… Résultat, lanterne rouge pour Roger Kluge (et 4 des 5 rescapés de l’équipes dans le bottom 5 du classement). Pourtant, c’est un Tour réussi.

17. Cofidis : toujours pas de victoire d’étape, recherchée depuis très longtemps par Cofidis sur le Tour. Pourtant, les mecs essaient, ils se montrent. Problème, en restant assis entre trois chaises, on se retrouve moyen partout. Ainsi, en venant avec Christophe Laporte (une fois 4e), Simone Consonni (une fois 3e) et Elia Viviani (6e, 4e et 5e des étapes 1, 10 et 21), Cofidis semble miser sur le sprint… Pourtant il manquait du monde pour les préparer. Et à côté de ça, vous avez Guillaume Martin (3e et 7e d’étapes), entreprenant, voire audacieux, mais insuffisamment assisté en montagne, qui termine 11e et premier Français en loupant le top 10 au général en raison d’une sacrée poisse (chutes, incidents mécaniques aux pires moments) et parce qu’on a laissé les autres bons grimpeurs de l’équipe jouer la carte de la victoire d’étape. Nicolas Edet (une fois 6e, plusieurs fois échappé) et Jésus Herrada (2e et 5e d’étapes) ont manqué à leur leader à plusieurs reprises ou manquaient de fraicheur pour bien faire le job. Ajoutez-y la mésaventure d’Anthony Pérez, à l’attaque les premiers jours, qui s’est encastré dans sa voiture en revenant d’une crevaison alors que le maillot à pois l’attendait à l’arrivée. Encore un Tour décevant et frustrant, d’autant plus en montrant un réel potentiel.

18. Groupama-FDJ : avec 7 des 8 membres de l’équipe tombés dès la première étape et des séquelles physiques ressenties pendant tout le Tour par le leader unique et son principal lieutenant, ça a tourné à la catastrophe. C’était – très logiquement – tout pour Thibaut Pinot, Arnaud Démare, en grand forme, a été réservé pour le Giro. Il ne restait donc aucune autre solution pour tenter de sauver le Tour que d’envoyer des Stefen Küng, Valentin Madouas (4e au Puy Mary) ou Sébastien Reichenbach (3e à Villard-de-Lans) dans les échappées. Ils ont récolté des dossards rouges mais aucun résultat permettant de sauver les meubles.

19. Israel Start-Up Nation : faible… Très faible. Quelques échappées, rien de brillant. Seul Hugo Hofstetter est un peu sorti du lot avec 4 top 10 (dont une 4e place), le double de l’ensemble du reste de l’équipe.

20. NTT : Nizzolo, le sprinteur (champion d’Europe juste avant le Tour) a rapidement bâché, Pozzovivo (le meilleur grimpeur de l’équipe) a fait de même en milieu de Tour, on en a vu très peu dans les échappées et hormis la 2e place de Boasson Hagen à Lavaur, R.A.S. Le néant absolu.

21. Total-Direct Energie : d’habitude, cette équipe se montre beaucoup. Le sprinteur (Niccolo Bonifazio) a péniblement accroché une dixième place, le leader, Lilian Calmejane, n’aurait jamais dû disputer le Tour dans cette condition physique, et si plusieurs membres de l’équipe figuraient dans des échappées, ils ne faisaient réellement que de la figuration. Une catastrophe.

22. Arkéa-Samsic : Nairo Quintana, recruté pour faire le général, a fini le Tour empêtré dans des soupçons de dopage… Auteur d’un début de saison impressionnant pré-Covid, il arrivait ambitieux. Bien dans le coup au classement général pendant assez longtemps, il a explosé en vol au cours de l’étape du Grand Colombier, subissant le contrecoup de plusieurs chutes. Il ne restait plus que Warren Barguil pour tenter de sauver le bilan de l’équipe, seulement ses échappées ne pouvaient porter leurs fruits faute d’un état de forme suffisant. Résultat… aucun résultat.

  • Les enjeux annexes.

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Le maillot jaune était très disputé en début de Tour, ceci jusqu’au moment de la prise de pouvoir – involontaire – de Roglic avant la première journée de repos. Heureusement, d’autres classements ont permis d’animer des étapes promises au néant. Pas celui du maillot blanc, enjeu en pratique beaucoup trop secondaire, hormis une année de temps en temps quand plusieurs jeunes sont très proches au classement général sans être dans le coup pour le podium. Dans ce cas, ils peuvent se battre pour ce maillot distinctif. Sinon, ils sont beaucoup trop concentrés sur le général, ils ne perdent pas d’énergie à se chamailler entre eux.

On doit beaucoup au duel entre Bennett et Sagan pour le maillot vert. Et beaucoup aux commissaires dont la décision – aussi discutée qu’inévitable – de déclasser le Slovaque à Poitiers pour son coup d’épaule sur Van Aert. Largué au classement en raison des nombreux points perdus à cette occasion, Sagan se retrouvait dans une situation compliquée l’obligeant à tout tenter à la moindre occasion pour éliminer son rival afin de maximiser sa récole de points. Bennett essayait de contrôler en effectuant du marquage individuel, Trentin venant se mêler à la bataille. Sans la combativité et l’obstination de Sagan, on aurait vu un Tour différent…

Concernant le maillot à pois, il y a un véritable problème. Le règlement ne correspond plus à rien. Pogacar l’a remporté sans jamais le porter. Ah si, pardon, pendant une étape, parce qu’il a fait un mini-sprint au sommet d’une ascension pour gratter 8 points en passant en tête du peloton. Il n’a même pas fait exprès de s’en emparer à la Planche des Belles Filles la veille de l’arrivée à Paris. Rendez-vous compte que Cosnefroy le détenait jusqu’à l’arrivée de la 17e étape avec un total de 36pts figé depuis… la 9 étape ! Il demeurait d’ailleurs son seul porteur avant de se le faire piquer par Pogacar puis Carapaz. L’idée des points doublés lors de certaines arrivées au sommet est nulle. Elle dissuade de très bons grimpeurs de s’intéresser à ce classement. N’est-ce pas plus intéressant quand 2 à 5 coureurs se font la guerre tout au long du Tour en prenant les échappées pour tenter de grands numéros dans les montagnes ? Là, on savait qu’avec 40 points pour le premier au Col de la Loze, ça allait se jouer entre 2 ou 3 coureurs fixés sur le classement général dont un se dirait peut-être que quelques points, un éventuel maillot distinctif et des sous en plus pour la cagnotte de l’équipe ne se refusaient pas si les prendre au passage ne heurtait pas l’accomplissement de ses autres objectifs. Pogacar, pensant juste défendre sa 2e place au général donc pouvoir se permettre de se disperser de temps à autres, n’a pas agi autrement. Le règlement actuel, modifié de façon à récompenser un des 4 ou 5 coureurs habitués à finir les ascensions au sein du groupe maillot jaune, en fait un classement secondaire, presque incident, comme le maillot blanc. Presque personne ne s’y intéressait avant la 3e semaine et au final, Pogacar, vainqueur avec 82 points (un total ridicule), a fait sa collecte sur… 7 ascensions répertoriées[1] dont seulement 2 en fournissant un – petit – effort visant clairement à en gratter quelques-uns. Ce maillot va perdre son intérêt et sa popularité si on continue ainsi. Je le préfère clairement en tant que Grand Prix de la Montagne qu’en prix du meilleur grimpeur (sachant que le meilleur grimpeur dans l’absolu ne sera pas nécessairement récompensé, tout dépend de plein de facteurs, à savoir son intérêt pour le maillot, sa stratégie et son rôle dans son équipe qui peuvent l’empêcher de se battre pour les points, par exemple s’il est seulement lieutenant obligé de se sacrifier pour un leader beaucoup plus complet que lui ou si on lui demande de se réserver pour aller chasser certaines étapes). Rappelons-le, en 2019, Bardet devait son maillot à pois final à un concours de circonstances (l’orage à l’origine de la fin anticipée de la 19e étape… car Bernal lui aurait pris à coup sûr à Tignes).

Le classement par équipes se détermine chaque jour en additionnant les temps des 3 meilleurs de chaque équipe (ou place si tout le monde arrive groupé), il y a aussi un classement général par équipes. Tout le monde s’en carre en soi… Ou presque. En réalité, certaines formations, en particulier la Movistar, n’hésitent pas à envoyer 3 ou 4 gars dans des échappées en montagnes uniquement pour défendre ou améliorer leur classement par équipes. Gagner chaque jour rapporte dans la cagnotte et offre une montée sur le podium. La photo sur le podium à Paris (avec là encore un beau chèque à se partager) ne déplait pas au sponsor. Pour l’anecdote, malgré Pogacar, UAD Team Emirates termine 9e du classement à plus de 3 heures de la Movistar.

A vrai dire, lors des étapes en ligne (hors clm et étape des Champs-Elysées), la bataille la plus importante concerne souvent… le prix du combatif du jour. Pourquoi ? Parce qu’il est à la portée de n’importe quel coureur du peloton, contrairement aux victoires d’étapes et aux maillots. 2000€ à se partager, ça ne fait pas de mal. Avec la montée sur le podium pour recevoir le trophée puis le dossard rouge rend facilement reconnaissable le lendemain, un coureur se voit récompensé d’avoir pris l’initiative d’animer la course, de s’être bien battu. 3 écueils :
-quand personne n’attaque, personne ne le mérite, pourtant il faut le filer à quelqu’un car le sponsor paie pour cette visibilité, donc on trouve un subterfuge comme récompenser un coureurs blessé qui s’accroche comme il peut (c’est simplement la base… «on n’abandonne pas le Tour de France») ;
-on en vient souvent à valoriser des gars partis sans aucun but si ce n’est montrer le sponsor et gratter un peu d’oseille au passage, ceci sans véritable combativité, hormis pendant 3km au moment de se faire reprendre par le peloton, histoire d’être celui rattrapé en dernier ;
-le jury a tendance à rendre son verdict trop tôt et sans critère objectif, d’où très souvent des décisions hâtives clairement injustes une fois la course terminée.

L’identité du super-combatif du Tour ne fait pas débat. Marc Hirschi mérite ce titre en raison de ses grandes offensives réparties pendant le Tour (contrairement à Richard Carapaz, offensif seulement pendant 3 jours consécutifs lors de la dernière semaine). La révélation suisse a attaqué pour gagner (et pour prendre le maillot à pois lors de sa dernière grande aventure), pas seulement pour se montrer. D’autres pouvaient prétendre à ce trophée (très rémunérateur). Je pense bien sûr à Pierre Rolland, lui aussi très actif, vu très souvent à l’attaque, Julian Alaphilippe, souvent incapable de rester tranquille au sein du peloton, qui a sans doute payé sa tendance à lâcher l’affaire quand il sentait ses chances de l’emporter extrêmement faibles ou nulles, ou encore, pour d’autres raisons, Peter Sagan (il a fait travailler son équipe pour continuer jusqu’au bout à chasser le maillot vert) et… Tadej Pogacar, presque systématiquement à l’initiative de la bagarre lors des étapes de montagne. On n’a pratiquement pu compter que sur lui pour secouer le cocotier.

  • Les enseignements de ce Tour.

On voudrait croire que ce Tour a marqué la fin de l’ère de domination étouffante suite à l’échec de la tactique de la Jumbo-Visma. En pratique non, il ne s’agit pas de ça, cette stratégie a échoué en raison d’une mauvaise mise en œuvre et de rapports de forces mal évalués dans un contexte particulier. Il est difficile d’évaluer dans quelle mesure la force montrée par les coureurs de la formation néerlandaise reflétait la réalité. Par moments, ils bluffaient sans doute car des failles apparaissaient, Kuss, Dumoulin, Gesink et surtout Bennett ne volaient pas comme prévu, même si les deux premiers cités ont pu se refaire une santé pour la 3e semaine. Ce qui s’apparente à un rouleau compresseur ou à un verrouillage de la course pourrait être déjoué, il faudra avoir au moins une autre équipe aussi forte susceptible de mettre le feu en prenant la main ou en tentant de grandes offensives à étages. On devrait y avoir droit l’an prochain si Pogacar et Bernal reviennent avec des équipes beaucoup plus fortes et cohérentes. Le petit nombre de candidats à la victoire lors de cette édition 2020 explique aussi en grande partie la facilité qu’a eue la Jumbo-Visma pour bloquer la course. Une facilité piégeuse. Avec plus d’adversaires à contrôler, en sentant un danger plus important susceptible de venir de partout, les hommes en jaune et noir n’auraient-ils pas agi autrement dès le début du Tour de façon à maximiser les écarts pour mettre Roglic à l’abri ?

L’autre enseignement majeur de ce Tour est une confirmation : une nouvelle génération prend le pouvoir dans le cyclisme mondial. Ne vous fiez pas à la présence de Roglic (30 ans) et de Porte (35 ans) sur le podium.

Le grand public – toute personne qui suit l’actu cycliste le connaissait déjà – a découvert Pogacar, très jeune coureur offensif et opportuniste, n’ayant peur de rien, auteur pour finir d’un numéro incroyable lors du clm. Il a su transformer une mésaventure malheureuse pour la retourner à son avantage. Piégé dans la bordure à la sortie de Castres (rentré dans le peloton après une crevaison, il n’a pu se replacer, d’autant qu’il a été retardé par une chute et n’avait pas d’équipe pour l’aider), il en a profité pour se délester du peu de pression qui pesait sur ses épaules. Libéré, il pouvait faire sa course sans être trop pris au sérieux puis sans complexe. Etrangement, la faiblesse de son équipe se muait en avantage, tout comme l’étaient son âge et son statut de rookie sur le Tour. A l’inverse, Roglic a subi le poids des attentes depuis le début jusqu’à craquer lors du contre-la-montre. Une pression peut-être accrue par sa situation au sein de Jumbo-Visma car rien ne lui assure de revenir sur le Tour en tant que leader, Dumoulin et Kruijswijk lui contesteront probablement ce statut l’an prochain.

Revenir sur le Tour en tant que tenant du titre mettra Pogacar privera le jeune homme du confort dont il bénéficiait cette année. Bernal témoignera de la différence et de la difficulté de revenir avec le dossard 1. Très sincèrement, je l’espère, car je rêve toujours de voir un grand Thibaut Pinot en forme et épargné par la poisse mettre une fessée à ces gamins.

D’autres coureurs jeunes ou assez jeunes (je mets la barre à 26 ans) ont brillé ou performé, qu’il s’agisse de découvertes, de confirmations ou de révélations (parfois pour le coureur lui-même). Je pense à Hirschi (22 ans juste avant le Tour, il n’avait jamais gagné en pro et a accumulé énormément de confiance), Kragh Andersen (26 ans), Martinez (24), Lopez (26), Kuss (26), Mas (25), sans oublier Van Aert (presque 26), Kämna (24), Ewan (26), Schachmann (26), et côté français Peters (26), Cosnefroy (24), Madouas (24), Cavagna (25) ou même Hofstetter (26).

On attendait aussi Sivakov (23), Higuita (23), bien sûr Bernal (23), Latour (26) et Gaudu (23), les chutes et/ou effets du confinement ont eu raison d’eux.

En général, on n’envoie pas les jeunes Français sur le Tour, ou du moins on attend… Ne serait-ce pas une erreur ? Les autres équipes le font plus facilement, et ça marche. C’est en plongeant dans le grand bain qu’on apprend à nager.

En complément, quelques petites remarques et anecdotes.
-Les Colombiens, dont certains volaient en début de saison et qui trustaient 4 des 6 premières places du général en première partie de Tour, ont tous fini par exploser, y compris Lopez au clm après sa victoire.
-La mère de Pogacar est prof de français, langue qu’il ne parle pas parce que sa mère le grondait en français… Alors il n’a pas voulu apprendre.(^^)
-Cette année, les points bonus offrant des bonifications en secondes auront eu très peu d’impact sur le déroulement de la course.
-On cherche toujours la cohérence concernant les mesures d’éloignement – en pratique d’interdiction d’accès – du public dans les zones d’arrivée et certaines ascensions. Par moments, ça ressemblait à un Tour de France «ordinaire», comme en été, avec beaucoup de monde, la seule différence se trouvant sur les visages des supporters, à 97% – à vue de nez – masqués. A d’autres, c’était carrément glauque. De l’avis général, il ne faudrait pas que la prochaine édition se déroule dans les mêmes conditions, c’est trop de contraintes, ça influe trop sur le déroulement du Tour, sur sa magie. Mais s’il n’y a pas d’autre solution, il faudra se faire à l’idée de remettre ça…
-Le pari d’ASO et de l’UCI d’organiser le Tour de France malgré tout est un succès. En pratique, il s’agissait d’une véritable opération de sauvetage du cyclisme professionnel mondial. Tout le monde a fait des efforts pour préserver non seulement ce monument mais l’ensemble de l’économie de ce sport.

Pour conclure, les plus belles images du Tour compilées par France Télévisions.

En fin de semaine auront lieu les Championnats du monde, ils ont été annulés en Suisse, une solution de secours s’est dessinée en Italie. Si ça se passe bien, j’en ferai sans doute un article. Si ça se passe mal, basta.

Note

[1] A Orcières-Merlette (4e étape), aux cols de Marie-Blanque (9e), du Grand Colombier (15e), de la Madeleine et de la Loze (17e), au Plateau des Glières (18e) et à la Planche des Belles Filles (20e).